art de la fiction #01 | photos

Atelier FB |

Allez, on essaie, le nouvel atelier de f. Après le Livre comme fiction, au printemps, l’Art de la fiction d’automne.
D’abord, avec Michel Butor, Matière de rêves : « Non pas les notes au réveil, mais la forme du récit de rêve travaillée pour exploiter de nouveaux gisements. La vie quotidienne y passe bouleversée parmi ses revers de hantises. Cinq descentes dans le premier niveau de cette mine dont les galeries s’entrecroisent. À suivre. »
Et puis f :
les deux volets de la consigne : 1, le développement depuis les modes de fonctionnement du rêve ; 2, la suspension quand on arrive au bout du bloc, et reprise depuis la phrase en amont qui avait créé l’impasse ou la bifurcation.

Les cloches ne s’arrêtaient plus, elles emplissaient chaque rue. Je sonne. Un coup d’œil sur le clocher, l’horloge ; l’heure m’échappe. Une ombre derrière s’avance derrière la porte vitrée ; une jeune femme. Elle ouvre la porte d’un coup sec. Elle claque. Bonjour ! — Bonjour, c’est pour les photos ? — C’est ça… — Allez-y, ils sont prêts. — Déjà ? Et… vous savez pourquoi les cloches sonnent ? — Ça doit être un enterrement. — Non j’en arrive, c’est ouvert et y a personne. — Ah non ! C’est le pape ! Allez-y entrez. — C’est par où ? Je la suis. Le petit hall sent vaguement la marée. Une volée de trois marches ; une cour goudronnée droit devant ; un gros pied de tilleul. C’est la porte juste à gauche, ouverte. Au fond de la salle, de tout jeunes enfants sont assis sur des bancs. On se pousse ; on rit ; on se tord les doigts ; on regarde les autres ; on se parle dans l’oreille ; on glisse. Bonjour ! Vous les voulez comme ça ou vous préférez en U ? — Qu’est-ce qu’on dit les enfants ? — Bonjour, euh… je vais peut-être manquer de recul mais on peut essayer. — BONJOUR… !

Au fond de la salle, de tout jeunes enfants sont assis sur des bancs. Je les rejoins, en sinuant entre de petites tables rondes et de petites chaises aux pieds verts, jaunes, bleus, rouges. Des feuilles blanches, des dessins sommaires, des lettres difformes, des crayons, des feutres, sont restés en plan. Une étagère pleine de livres de toutes les couleurs, tous les formats, fait office de mur. Derrière, un espace de jeu ; des tapis de sol vert pomme ; une autre étagère contre le mur framboise, pleine de caisses, de boîtes ; une petite table carrée, des jeux en bois et en plastique multicolores. Au-dessus, une frise de nombres, de 1 à 31 ; quatre post-it orange fluo collés ici et là. Plus haut, la frise de l’alphabet ; chaque en majuscule, minuscule, manuscrit ; voyelles rouges, consonnes bleues. Les vitres des fenêtres garnies de dessins et de peintures accrochés, comme des fanions, à des fils, avec des pinces à linge. Un petit tableau blanc sur pieds rouges ; l’alphabet dans l’ordre ; de grosses lettres en bois, couleurs primaires, aimantées. Tu vas me prendre en photo ? — Mais oui, avec tous les copains. — Est-ce que t’es un voleur… ? — Un voleur ? Mais oui, je vais voler tous les visages… Oh, attention… Je me place au mieux dans le coin du mur, entre le tableau blanc et l’ordinateur, accroupi. Pendant que je sors le portable de ma poche arrière, les deux jeunes femmes mettent à l’écart, sur le banc contre le mur, une poignée d’enfants. Elles rejoignent les autres sur les bancs formant un L. Mon coude frappe la table derrière ; l’ordinateur ventile. Sur l’écran, l’image d’une forêt vue du ciel ; des feuillages entre jaune et brun, en passant par des rouges, orange et de faibles zones vertes. Allez, on me regarde… On entend la porte du hall claquer ; passe une ribambelle d’enfants. Sur le banc, on ne cesse de bouger, de regarder ceux qu’on ne verra pas sur la photo. L’un d’eux semble s’étrangler ; un autre se replie pour refaire son lacet ; une autre attrape à bras le cops sa copine. Alors ici, on fait « steak-frites » ou « ouistiti » ?

On entend la porte du hall claquer ; passe une ribambelle d’enfants. Un visage vient se coller à la vitre de la porte ; des cris. « Sans courir ! » Et voilà ! C’est fini ! Merci tout le monde ! Je me relève Les autres sont arrivés, vous pouvez les rejoindre dehors. — Où c’est… où c’est que tu l’as mis ? — De quoi ? — Ben, les visages ? — Ah… ! Portable en main ; schéma de déverrouillage de l’index ; défilement du pouce sur l’écran d’accueil ; galerie de photos. Tiens, le voilà ton visage… Zoom des deux doigts. C’est celui-là ? — Mais non, il est à côté… — Allez, viens te rassoir pour ranger. Et il s’en va. Merci… je repasse par là ? — Oui oui, merci. Je traverse la salle en sens inverse, au milieu des enfants attablés devant leurs feuilles ; d’autres vont et viennent, un livre ou un jeu en main. Je ressors dans le hall. En refermant la porte, les cris dans la cour arrivent étouffés. J’ouvre la porte en repensant au vestiaire de la piscine où j’ai appris à nager : la salle à petits carreaux blancs, au sol comme sur les murs ; son casier en métal bleu ; dernier à en sortir.

Je ressors dans le hall ; et cette odeur de fraîchin. Je descends dans la cour où les enfants courent, sautent, jouent au ballon, circulent en draisienne, forment un petit cercle, assis en tailleur au pied d’un tilleul. Son écorce grise, fendillée de toutes parts, largement couverte de taches blanchâtres de lichen ; son feuillage moitié vert, moitié jaune ; le soleil pris dedans. Le maître vient à ma rencontre ; on parle un instant. Un ballon qui tape ; des enfants vont et viennent ; des cris suraigus. Le maître frappe dans ses mains. Il appelle tout le monde ; les ballons continuent de rouler, vont rebondir sur le muret et le portail du bas, les draisiennes en plan sur le goudron.

Le maître frappe dans ses mains. Un à un, il appelle les enfants, les place devant le tilleul sur une rangée, en écarte une poignée. Il se place derrière eux, à côté du tronc ; je m’accroupis, l’écran devant moi. Casquettes rose, rouge, bleue, rayée, Stitch et Mickey ; robes à fleurs, bermudas bleu, gris, noir, kaki, combinaison à pois, pantalon rouge, rose, haut rayé, veste de survêtement, veste imperméable, vestes en jean, t-shirts rouge, bleu, sweat à capuche ; tennis, sandales ; lacets, scratchs, élastique ; pompon : on s’aligne sous le tilleul, les doigts entortillés, l’index levé, un V de la victoire, en position tordue, le sourire franc, figé, plat et grimaçant ; l’œil rond ici, là fermé, un autre voilé d’ombre. OUISTITI… ! Une fois, deux fois ; trois. Les enfants se sont dispersés en courant, en criant. Le maitre m’a rejoint ; quelques mots. Il m’a raccompagné au portail. Il a sorti un gros trousseau de clefs de sa poche arrière pour pouvoir l’ouvrir ; cherché la clef en le faisant tinter.

A propos de Will

Formateur dans une structure associative (en matière de savoirs de base), amateur de bien des choses en vrac (trop, comme tous les grands rêveurs), écrivailleur à mes heures perdues (la plupart dans le labyrinthe Tiers Livre), twitteur du dimanche sur un compte Facebook en berne (Will Book ne respecte pas toujours « les Standards de la communauté »), blogueur éphémère sur un site fantôme (willweb.unblog.fr, comme pas fait exprès).

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