#arts de la fiction #02 | vers Manali

« C’est le tissu d’une page qui m’intéresse plutôt qu’une histoire » Julien Gracq

entretien avec Philippe COlas, 9 juin 1970
2019, en gare de Montpellier, couloir froid et venteux, direction Toulouse
beaucoup de retard annoncé, atmosphère lugubre, je serre mon manteau contre moi

années 1970, en gare des Moutiers-en-Retz, ligne 10 entre Sainte-Pazanne et Pornic
c’est en période estivale, un troupeau pâture entre les rails et bloque les voies

1991, Inde du Nord, vers la frontière népalaise
étouffant et bondé, aucune info, acheter des fruits épluchés dans des sacs en plastique et les sucer pour tromper la soif et le temps

C’est toujours l’attente — insoutenable — qui demeure dans le souvenir plutôt que sa résolution. Plus l’attente a été longue, plus elle a creusé dans le dos, dans le cerveau. Attendre un train qui a du retard et qui peut-être ne viendra jamais, attendre sur un quai ou en rase campagne, attendre que le déluge s’apaise, la mousson, le typhon. Questionnements, inquiétude. Quand elle comprend que ça va être très long, elle se dit qu’elle n’y arrivera jamais. Les rêves ne lui sont d’aucun secours. Reste à modifier la texture du temps.

L’après-midi était en cours mais aucune notion de l’heure exacte. Depuis longtemps déjà le rythme de la machine de fer avait modifié les courbes de l’espace à travers lequel le monde se déplaçait lentement et sinueusement, d’abord vers Chandigarh, puis changement vers Shimla. Et il s’était dessiné comme une fracture dans les collines entre lesquelles se faufilaient les wagons bondés et colorés, c’était comme une dislocation au cœur du paysage, soutenue le scintillement des tôles sous le soleil intense d’après la mousson. Du moins c’est ainsi qu’elle le voyait, et si rien pourtant n’avait annoncé de quelconques problèmes, elle se doutait qu’un tel voyage ne se déroulerait pas sans encombres. Voies démantibulées, vol de travées, coulées de boue ou et glissements de terrain, effondrements de pont ou passerelle, panne de locomotive, crise cardiaque d’un chauffeur, aléas de personnel. Pour le moment tout allait bien.

Le convoi se dirigeait plein nord.

L’épaisse jungle semblait toute proche et sa luisance verte se diffusait partout au point d’aveugler. Beaucoup de bruit dans les voitures, des cris, des invectives, sans compter les aboiements de la langue locale, le trafic incessant de personnes, de femmes avec bébés minuscules et de bêtes conduites à la corde ou enfermées dans des paniers en bambou. En même temps cet intérêt chez elle à observer ce peuple des montagnes en route vers Manali, cette vie proche de la fièvre, inconnue pour elle, instable, improbable. Elle avait souhaité voir ça de près.

Depuis l’Himachal Pradesh, elle avait l’intention de se rendre au Kashmir, tout dépendrait de l’état des routes et de l’état de tension avec le Pakistan, voire avec les chinois. En fait elle ne savait rien du tout de cet avenir, il n’existait pas, il était détruit par l’intensité du présent, par les moirures de jungle et par l’incertitude, situation dont la précarité allait soudain s’accentuer avec l’arrêt total du train dans un brouhaha invraisemblable.
À cause du freinage violent, certains voyageurs étaient tombés les uns sur les autres, marmaille en pleurs, volailles et bagages renversés. Les visages étaient marqués par la peur à l’idée que les wagons auraient pu dérailler et aller s’encastrer dans le décor rocheux. Mais non, tout semblait stabilisé, à l’arrêt, figé. Et il se passerait sans doute des heures avant d’obtenir une information vague sur l’éventuel redémarrage du train, et même que là-dessus la nuit s’annoncerait et le monde s’organiserait pour passer la nuit sur place. Tout de suite elle avait compris que ça durerait.

Sans hâte elle avait considéré les forêts à flanc de montagne, les neiges himalayennes qui semblaient encore loin, les nuages qui glissaient vers la région du soir. Elle en avait griffé quelques croquis dans son carnet, écrit quelques mots pour décrire la végétation. Des enfants braillards surgis des villages alentours avaient proposé des boulettes de riz, des fruits, des biscuits durs sous la dent contre un peu de monnaie. Bientôt la plupart des bruits allait s’apaiser et des feux s’allumeraient au flanc des voies jusqu’au sommeil. Alors elle n’attendrait plus rien, sinon la venue de l’ombre.

Photographie, ©françoise renaud, années 80

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne, Languedoc, et Limousin. Certains mots l'attirent : peau, pays, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit au flanc ouest du Massif Central. Et voilà. Son site, ses publications, photographies, journal : francoiserenaud.com. Sa chaîne YouTube : TerrainFragile.

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