Gare à Liège !

J’ai pris un bus, un avion et un train. Je suis sonné, mais je finirai à pied, dans le déséquilibre d’un pas après l’autre. Marcher jusqu’à la Galerie Nadja Vilenne, sans passer par l’hôtel. Cette pensée m’accompagne depuis des semaines à présent. J’emboîte le pas de l’auteur des Nuits suivantes, à ma manière. Cela l’amuserait certainement de l’apprendre, mais nous ne nous parlons plus. Depuis son envoi, il ne répond plus. Il croit peut-être en avoir trop dit… Son livre marche bien, à ce que j’ai pu comprendre, pour de la poésie en prose. Quand 5 Séquences a été présentée à Londres, je commençais à peine mon enquête. Ce mot… enquête, il ne va pas. Ce n’est même pas celui qui me vient. Pourquoi est-ce toujours si difficile de dire ce qui pourtant se présente en premier ? Lettres. Quand 5 Séquences était présentée à Londres, je commençais à peine mes lettres… Je n’en ai pourtant écrit aucune. J’en ai reçu. Réponses qui m’étonnent encore à ma demande, si intime, privée, et anodine, élémentaire, animale, presque. Qui est là ? Les annonces dans le haut-parleur écorchent les oreilles du wagon. Nous arrivons. Je vais marcher jusqu’à la Galerie Nadja Vilenne, sans passer par l’hôtel. Y’a quelqu’un ? Voilà ce que je leur ai demandé, je m’en aperçois par la vitre du train, dans le reflet. Trois d’entre eux m’ont répondu, comme dans un conte. Des lettres, des échanges téléphoniques, des notes, des enregistrements. Une liasse sur laquelle m’allonger, m’endormir, rêver, m’en souvenir ou non. Il y a quelqu’un. Jusqu’au jour où ma chemise s’est retrouvée irrémédiablement déboutonnée, bruit de son pas dans l’escalier, lourd claquement de la porte de l’immeuble et puis plus rien, je n’avais pas su que j’étais seul. La solitude était un mot sur le papier, une campagne d’affichage des Petits Frères des Pauvres à Noël, l’inquiétude de ma mère pour ma grand-mère, longtemps veuve… La position debout est plus cruelle que je ne pensais. Les heures de voyage mettent du sable dans mes articulations. Marcher jusqu’à la Galerie Nadja Vilenne, sans passer par l’hôtel promet d’être plus coûteux que je ne me le suis imaginé ces dernières semaines. Je ne suis pas allé à Chicago. L’échelle ne convenait pas. Plus d’une année s’est écoulée depuis le vernissage à Paris. Depuis sa visite, plus de deux. Ce temps, comme celui du voyage semble un trait à présent, et il laisse, lui aussi, son sable à l’intérieur de moi. Personne ne m’attend à Liège. Je descends du train en tenant bien la rampe, les genoux intimidés plus qu’engourdis. Sur le quai, mon rendez-vous est bien là. Je m’accompagne. (…)

A propos de Emmanuelle Cordoliani

Joue, écrit, enseigne, met en scène et raconte des histoires. Elle a été décorée par Beaumarchais ( c'est un raccourci mais pas une usurpation ) et elle travaille avec la même équipe artistique depuis des lustres ( le Café Europa ) ce qui fait sa fierté et sa joie. Voir et explorer son site emmanuellecordoliani.com

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