# arts de la fiction # 05 | Enigme non résolue

Il est bien entendu qu’on entre dans une maison par la porte et non par la fenêtre. C’est une chose que j’entends très bien, pénétrer dans l’intimité de quelqu’un demande un minimum de bienséance, sonner, frapper, prévenir de sa visite. C’est entendu et je l’entends bien… Toutefois il est des portes si bien fermées …  S’il ne s’agit que d’un regard… juste un regard jeté dans l’intérieur d’un rez-de-chaussée, faut-il vraiment s’interdire un simple regard ? Il y a bien longtemps, petit groupe de jeunes adolescents en séjour dans un pays peu visité car au-delà d’un mur, alors que nous longions un groupe d’immeubles, visages au niveau des fenêtres dont l’une aux rideaux ouverts, nous avons regardé. Ces logements nous étaient fermées, ces habitants fermés et narquois : Französisch??? comme si on tombait de Mars et soudain ces échanges en lousdé de choses jusque-là ordinaires et désormais signes d’opulence : devises, jeans ou disques de pop, tout était énigme, cachotterie, hermétisme, et parfois louche comme ce gardien de musée interrogatif et goguenard Jüdin ? On était pourtant du bon côté, celui nettoyé par la morale, irréprochable, intégralement dénazifié, alors pourquoi cette insistance ? Zigeunerisch ? et les ouvriers postés en haut des tranchées rigolant de nous voir les jambes dans la boue parmi les sangsues Arbeitet! Schneller ! Ce n’était pas l’idée qu’on se faisait… Alors un regard pour entrer dans la maison inconnue, juste un regard pour saisir une vérité là où tout sent la défiance, l’interdit, la frustration, la discipline et ses revirements bordéliques, la rancœur, et le refus embarrassé de l’amoureux Non, je ne pourrai pas venir en France, je ne pourrai pas, pris bêtement pour de la mauvaise volonté et son regard  suppliant déclenchant  un affreux doute aussitôt refoulé…  La guerre était froide disait-on c’était jusque-là abstrait, on savait de quel côté se trouvait l’ennemi, tout était clair. mais là, si trouble. Nous étions un groupe de joyeux naïfs au budget vacances limité, nous étions une bande de jeunes entre 16 et 25 ans quelque peu désordonnés, pour certains superficiellement politisés, ayant hérité de croyances parentales. Atavisme militant mais néanmoins sincère et peut-être d’autant plus sincère qu’atavique. Outre le mur érigé depuis une décennie, nous ressentions un autre mur, infranchissable, entre les jeunes autochtones et nous…  A quoi cela tenait-il? à la superficialité des conversations, aux nombreuses conférences explicatives des bienfaits du socialisme, à la langue de bois de nos interlocuteurs dont les plus manifestement hypocrites étaient les membres de la FDJ en chemises bleues, avec leur blason Soleil levant sur la manche gauche, leur impatience face à nos questions et la précipitation sur les verres de schnaps en fin de séance, préliminaires rigides d’une débauche inattendue … et la visite de Buchenwald escamotant précautionneusement  la Shoah … Donc cette fenêtre donnant sur une chambre en pleine lumière comme une bouche enfin ouverte à la confidence… et le cou se tend et les yeux s’écarquillent pour voir, savoir, comprendre comment vivent les gens d’ici. On n’entrait certainement pas chez eux, pas plus par la porte que par la fenêtre et d’autant moins qu’on venait d’au-delà du mur en joyeuse bande de naïfs issus du monde capitaliste, attirés par la politique d’ouverture toute nouvelle, toute de discours et de propagande avec ses chantiers de jeunesse, vacances bon marché et totalement organisées. On sent bien que les gens, les vraies gens nous trouvent plutôt ridicules. Au-delà de la fenêtre par où le regard s’introduit il y a peu de choses, et surtout pas de choses parlantes et c’est peut-être cela qui parle, ce lit de bois blanc, ce bureau idoine, et le tissu imprimé plus années 50 que 70. Un intérieur qui ne dit rien à l’instar d’une population qui ne dit rien sauf Jean ? Rolling Stones ? Franzosich ? Schnaps ? Alors cette fenêtre d’un soir d’été, il était bien tard et nous avions dîner entre Franzosen comme nous aurions aimé ne pas avoir à le faire chaque soir, nous longions donc ces immeubles en tous points semblables à nos HLM et nos regards sont entrés dans la chambre de qui ? aucune idée… Il n’a pas été furtif, l’occasion était trop belle.  Pourtant nos yeux grands ouverts sur un ordre réfrigérant ne résolvaient aucun des mystères dans lequel ce voyage nous immergeait. 

A propos de Catherine Plée

Je sais pas qui suis-je ? Quelqu'un quelque part, je crois, qui veut écrire depuis bien longtemps, écrit régulièrement, beaucoup plus sérieusement depuis la découverte de Tierslivre et est bien contente de retrouver la bande des dingues du clavier...

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