
Le quai est désert. Le lourd portail en bois du hangar où jadis on entassait les marchandises est délabré. Les gonds sont rouillés. Les ouvertures de l’ancienne salle d’attente sont murées. Il y a des gouttières dans la marquise. Il pleut.
Il attend. Pas un train. Il n’y a plus de train dans cette gare. C’est une gare désaffectée. Une gare qui ne sert plus de gare. Une gare qui ne sert plus à rien. La voie, unique, est envahie de broussailles. Des mauvaises herbes comme on les appelle. Pas même bonnes à donner aux lapins. Il pleut.
Il attend. C’est dimanche. Il est venu passer la journée au village parce qu’en ville, il n’y a rien à faire le dimanche. Les rues sont désertes. Les grilles des magasins baissées. Les enseignes éteintes. Il fait toujours nuit plus tôt dans les rues le dimanche. Il fait toujours plus triste en ville le dimanche. Les gares pleurent la jeunesse qui décampe vers des villes plus grandes, plus belles, plus vivantes. Il pleut.
Il attend. C’est lui qui a trouvé le lieu du rendez-vous. Il l’a écrit sur une feuille arrachée à un classeur. Il a aussi mentionné l’heure. Il a plié la feuille en deux, puis en quatre et il l’a confiée le matin même à un ami pour qu’il la remette à sa destinataire. Il sait que cet ami s’acquittera de sa tâche. Il s’en acquittera avec bienveillance et discrétion. Le mot sera passé. Il n’aura plus qu’à se rendre sur place un peu avant l’heure dite et attendre. Il pleut.
Il attend. Il tremble. Non de froid mais de peur. Les quais de gare l’effraient. Il n’aime pas partir. L’idée même de partir lui fait horreur. Et même si aucun train n’entrera dans cette gare qui n’est plus une gare et ne sert plus à rien, il a peur. Il tremble. La pluie redouble.
Il attend. C’est un moment à la fois pénible et excitant. Un moment suspendu pendant lequel rien ne se passe. Un moment qui prend son temps, comme si tout le plaisir était là, dans l’attente, dans ce moment où il ne se passe encore rien mais où quelque chose, à tout moment, peut advenir. Même ce à quoi il ne s’attend pas. Comme par exemple, qu’elle ne vienne pas. Que cette histoire ne soit plus que celle d’un rendez-vous manqué, d’un lapin posé dans les broussailles d’une voie désaffectée. Un dimanche pluvieux. Sur un quai de gare. Dans un ailleurs où personne n’attend.