arts de la fiction #03 | deux mondes

Trente années les séparent, et pourtant, Canfranc et Chennai Central, deux gares fréquentées quasiment aux deux extrémités de ta vie se dressent dans le même espace de ta mémoire.

Canfranc, d’abord. Sortir à peine de l’adolescence, partir seule pour la première fois. Rejoindre Jaca après avoir quitté Pau avec une correspondance en gare internationale de Canfranc, à 1200 m d’altitude dans les Pyrénées. Dès la descente du train, être impressionnée par la très longue bâtisse, un style Art déco austère commençant à subir le poids des ans et de l’isolement en montagne. Observer cependant le caractère intact des installations à l’intérieur des halls, lampes, guichets, verrières. Ressentir le froid humide des montagnes qui l’entouraient, un froid qui s’infiltrait partout, on était pourtant en juillet. Une pluie fine tombait. L’air avait une odeur particulière, celle de la poussière mêlée à l’humidité venue des couloirs et des quais.  Ce qui frappait c’était le contraste unique des voies : des rames de la RENFE, souvent des autorails ou des locomotives à vapeur/diesel stationnées sur les larges voies espagnoles, tandis que les trains de la SNCF occupaient les voies à écartement standard. Le sol vibrait par à-coups. Avant même de voir le train, entendre un grondement sourd, le sifflement bref des freins, puis les annonces où les mots se perdaient dans le bruit des portes et des bagages, choc de quelques valises contre les pierres. Des pas pressés. Des voix qui montaient et se mélangeaient, des conversations courtes, avec des accents de voyageurs venus de partout mais tous vêtus de couleurs sombres ou ternes. Des chuchotements s’élevaient près des guichets, puis retombaient quand un employé appelait quelqu’un d’une voix plus ferme. Près des comptoirs, l’odeur du papier et de l’encre se mêlait à celle du café. L’atmosphère était pesante. La lumière, elle, était changeante. Aux endroits couverts, elle paraissait plus grise, absorbée par les murs sombres et les vitres épaisses. Sur le quai, elle frappait plus franchement. Peu de monde, c’était très différent de la gare de Pau très bruyante. Dans ce silence, les pas résonnaient. Le vent gémissait contre les verrières. L’air était froid, un fond de neige. Boire juste un peu d’eau. Ne parler à personne. Se sentir seule mais sans en être effrayée. Attendre un train qui avait du retard, être posée là sans vacillement intérieur. Chaque chose semblait à sa place.

La gare de Chennai, trente ans plus tard. Être admirative de la façade en briques rouges et blanches et de la tour, entrer dans l’immense hall, être assaillie en même temps par la chaleur enveloppant tous les corps et la sueur coulant dans le dos. Une foule où l’on se frôlait sans gêne et qui emportait. Ressentir sous les pieds les vibrations du quai secoué par les convois, et dans la bouche, distinguer un goût inconnu fait de poussière sucrée, de fumée âcre des moteurs, d’encens, de cardamome, quelque chose de terreux et de brûlant qui restait sur la langue, et ce thé au lait très sucré, ce chai épais, qui collait au palais, avaler les odeurs âcres de friture et du désinfectant répandu à grande eau sur les quais. Supporter les haut-parleurs saturés, les sifflets, le grondement métallique des trains, les klaxons, et par-dessous, repérer la rumeur des voix, les cris des marchands, les rires, les appels, les pleurs, des langues incompréhensibles. Se sentir tellement vivante ballotée au milieu de tant d’inconnus. Sur les quais, des silhouettes se détachaient, des uniformes, des saris, rouge vermillon, jaune safran,  bleu paon, des chemises blanches, des parapluies-ombrelles fermés, des sacs plastiques gonflés et des trains couleur bleu délavé striés de rouille. Avancer par vagues, poussée par la densité de la foule, puis libérée une seconde, puis reprise dans le flux. Une impression de chaos mais d’un chaos dans lequel régnait une harmonie, une forte énergie, une manière d’être ensemble nouvelle. Se laisser traverser.

D’un côté le froid, le silence. De l’autre la chaleur, le vacarme. La jeune fille en gare de Canfranc et la femme en gare de Chennai se répondent par-dessus trente années. Deux gares aux antipodes l’une de l’autre, et pourtant reliées par un même fil dans ta mémoire.

A propos de Huguette Albernhe

Plusieurs années dans l'enseignement et la recherche. Passion pour l'histoire de l'écriture, la littérature . Ai rejoint l'atelier de FB en juin 2018, je reste sur la barque même si je disparais de temps en temps

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