On peut se regarder marcher comme à travers une vitre. Prenant en compte des deux tensions de l’être, ce qu’il est en train d’abandonner et ce vers quoi il avance. La déploration et l’enthousiasme. On est double et on le reste.
Jeter un sac sur l’épaule, avec un livre, tout va bien. Se diriger vers la place où se croisent les trams, choisir celui qui rejoint la gare. On n’a pas d’horaire puisqu’on ne sait pas. Sur le parvis de la gare, penser qu’il a été vraiment bien rénové et que cette gare est digne de la ville. Elle est à taille humaine, ou tout au moins à ma taille. Prendre le temps d’un regard circulaire sur le bâtiment en quadrillage rouge et blanc et noter pour la première fois la présence de marquises au-dessus des portes d’entrées, pour protéger les voyageurs ou les badauds des intempéries. L’horloge trône assez haut pour que l’heure soit visible de loin, du haut de la rue qui descend jusqu’à l’esplanade. Ce n’est pas la première fois que je viens là, mais les dernières fois, c’était dans la joie d’accueillir quelqu’un. Je viens toujours le chercher mais je ne le raccompagne pas. C’est trop difficile. Aujourd’hui, je suis là sans en savoir la raison. Je ne viens chercher personne. Est-ce que je pars ?
Le hall d’accueil est très peu peuplé. La boulangerie est ouverte et propose ses viennoiseries. Je pourrai toujours acheter du pain. La maison de la presse accueille quelques chalands, arrivés en avance, et qui passent le temps avant le départ de leur train. Je consulte les gros titres des unes des quotidiens mis en évidence.Pour ne pas paraître égarée, je regarde les panneaux d’affichage : arrivées et départs, tout me va. Cela défile mécaniquement. Je ne me souviens déjà plus de l’heure qu’il est. Cela n’a pas d’importance. Je suis là, c’est tout. Il y a du monde qui circule. Des gens pressés qui regardent à la hâte le tableau d’affichage et se précipitent dans l’escalier pour rejoindre leur quai. Des qui viennent acheter leur quotidien favori ou qui cherchent simplement à parler avec le vendeur. D’autres c’est avec le boulanger qu’ ils échangent pour du pain, une brioche ou un café, ou pour parler. On entend le brouhaha de l’arrivée d’un train, puis le flot des personnes qui sortent, avec parfois dans le regard cette hébétude face à ce que l’on découvre soudain devant soi, qu’il faut traverser, aller au-delà ; un arrêt sur l’esplanade pour décider du côté où partir, et le roulement des roulettes de la valise accompagne leur avancée aveugle. Je reste là, adossée au mur. Je regarde mes semblables. Car c’est bien cela que je suis venue faire ici. Du mouvement, des gens de la vraie vie, des couleurs, des visages, des attitudes, des conversations, des sourires, des larmes, des inquiétudes, de l’autre. Je ne partirai pas. Mais j’ai fait comme si. J’ai joué à être quelqu’un d’autre pendant quelques heures. Je rentre fatiguée du voyage. Autre, peut-être.