#02# Julien Gracq, Laroche-Migennes

Chrysalide

À onze ans, j’attends seule ma correspondance à Laroche-Migennes, par une journée d’été. Je suis descendue d’un train et l’autre arrivera sur le même quai. À l’arrivée, quelqu’un m’attendra. Je le sais. Mais pour l’instant, personne ne m’attend.

Le quai est presque vide. Le contrôleur porte une chemise claire sous sa veste et tient sa casquette d’une main tandis qu’il regarde sa montre. Un homme en pantalon beige pose une petite valise brune entre ses chaussures. Une femme en robe imprimée tient son sac contre elle et regarde régulièrement au bout du quai. Ils ne se parlent pas. Ils ont cette manière adulte d’attendre sans montrer qu’ils attendent.

Moi, j’ai ma valise à côté de moi et, tout le temps devant moi.

La gare est petite. Quelques bâtiments, des bancs, des poteaux, les voies qui se prolongent jusqu’à la campagne. Une odeur de poussière chaude, de fer et de vieux bois flotte sous l’abri. Par moments arrive celle du foin coupé. Un insecte bourdonne près d’une fenêtre. Une porte claque. Le contrôleur échange quelques mots avec l’un des voyageurs. Puis chacun reprend sa place. La gare semble reprendre son souffle par instants.

Je regarde beaucoup. Les vêtements des voyageurs, leurs chaussures, leurs mains, la façon dont l’homme pose sa valise, dont la femme protège son sac, dont le contrôleur lève les yeux vers les voies. Je ne sais pas pourquoi je remarque ces choses. Peut-être est-ce cela, être seule : avoir tout le temps de regarder.

Devant moi, les rails s’éloignent dans la campagne. Ils ne semblent pas conduire seulement au prochain village. Ils continuent, c’est tout. Je ne sais pas où. Cette ignorance ne m’inquiète pas. Au contraire. Elle éveille quelque chose.

Le prochain train n’est pas encore là. Je suis entre celui que j’ai quitté et celui qui va venir. Personne ne me demande de parler, de bouger, de faire attention. Personne ne me tient la main. Je pourrais aller jusqu’au bout du quai, m’arrêter, regarder encore. Je sens mon corps léger, ma valise lourde, et devant moi cette direction qui ne s’arrête pas à la gare.

Je suis encore une enfant. Mais pendant cette attente, quelque chose de plus grand que moi semble se mettre en mouvement. Les voyageurs finiront par partir chacun de leur côté. Le contrôleur donnera un signal. Le train arrivera, les portes s’ouvriront, je monterai.

Et moi aussi, je partirai.

À l’arrivée, quelqu’un m’attendra. Pourtant, ce qui compte est ici : ces quelques minutes où personne ne m’attend, où personne ne sait exactement où je suis, où je peux regarder le monde sans qu’il me demande encore ce que j’en ferai.

Je ne sais pas encore que cela s’appelle la liberté. Je sais seulement qu’elle commence sur ce quai, avec une valise à mes pieds et des rails devant moi. Et qu’elle me donne, pour la première fois, le sentiment très net que ma vie pourrait être beaucoup plus grande que la gare.

 #02 bis# Julien Gracq, quinze minutes

Quinze minutes

À la Gare de Lyon, je suis assise avec ma valise. Mon train pour la Suisse partira à telle heure. La voie sera annoncée quinze minutes avant. Pour l’instant, mon train existe sur l’écran, mais pas encore dans la gare.

Autour de moi, ça circule. Des valises roulent sur le sol lisse, certaines avec un bruit sec, d’autres avec cette petite plainte d’une roue qui tourne mal. Un homme boit un café en regardant son téléphone. Une femme mange debout. L’odeur du café se mêle à celle des viennoiseries, des sandwiches ouverts, des parfums qui passent avec les corps.

Les voix se superposent. Le français domine, puis l’anglais, l’italien, l’espagnol, des langues que je ne reconnais pas. Un groupe parle très vite, une femme téléphone dans une langue dont je ne comprends aucun mot. À quelques mètres, un homme répète une phrase à son enfant. Les mots changent, les intonations aussi, mais tous semblent appartenir au même mouvement de la gare.

Les vêtements racontent d’autres départs. Un grand manteau noir malgré la douceur du jour, un pantalon très large, une veste à fleurs, des baskets usées, un foulard noué dans les cheveux. Un jeune homme passe avec les bras couverts de tatouages. Sur sa nuque, une petite figure noire disparaît sous le col de son tee-shirt. Je ne vois de chacun que quelques secondes, un détail qui reste, puis un autre corps vient prendre sa place.

Les écrans changent. Des villes apparaissent puis disparaissent. Marseille. Lyon. Milan. Zurich. Des chiffres, des heures, des voies, des annulations, des retards, les désarrois. Certains voyageurs lèvent la tête avant même d’avoir entendu l’annonce. Ils savent déjà ce qu’ils cherchent.

Une voix dans les haut-parleurs donne une information. Plusieurs personnes se lèvent. Je les regarde partir avec leurs sacs, leurs manteaux, leurs billets. Une place se libère. Quelques secondes plus tard, quelqu’un vient s’y asseoir.

Un piano est installé dans la gare. Quelqu’un joue. Les notes se mêlent aux annonces, aux roulettes des bagages, aux conversations, au froissement des papiers. La musique ne demande à personne de s’arrêter. Certains ralentissent pourtant. Une femme tourne la tête. Un enfant reste immobile quelques secondes, puis repart en courant.

Je reste là.

La gare n’est jamais immobile. Même quand je ne bouge pas, quelque chose arrive dans mon champ de vision. Un homme pousse deux valises à la fois. Une jeune femme tient une fleur enveloppée dans du papier transparent. Un couple partage une bouteille d’eau. Un voyageur dort, la tête contre son sac. Une femme marche très vite sans regarder personne.

Je regarde les chaussures, les roues des valises, les mains qui cherchent dans les poches, les téléphones levés devant les écrans. Il y a ceux qui attendent un train et ceux qui attendent quelqu’un. Ceux qui viennent d’arriver et ceux qui vont partir. Pendant quelques minutes, tous occupent le même lieu sans avoir la même raison d’y être.

Dehors, derrière les vitres, Paris est là. Rien ne semble attendre. Les voitures continuent, les fenêtres reflètent le ciel, quelqu’un passe avec un sac blanc.

Je regarde encore l’écran.

Toujours pas de voie.

Je sais pourtant qu’elle apparaîtra. Quinze minutes avant le départ, un numéro s’inscrira à côté de la destination. Alors la gare changera. Les gens se lèveront, les valises se mettront à rouler dans la même direction, les corps se rapprocheront d’un même point, s’entre-heurteront..

Pour l’instant chacun attend à sa façon.

Et moi.

Je suis dans cette gare, avec ma valise, mon billet, mon train quelque part derrière un chiffre encore absent.

Le piano continue de jouer, je ne suis pas encore partie.

Des Gares

1- À onze ans, j’attends seule ma correspondance à Laroche-Migennes, par une journée d’été. Personne ne m’attend, je suis libre.

2- J’ai trente ans, j’arrive de Suisse par le train de nuit, mon amoureux qui devait m’attendre n’est pas là, déception.

3- Gare de Lyon, attendre pour le départ, le numéro de la voie et courir avec ses bagages pour ne pas louper son train, stress irréductible

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