#arts de la fiction #02 | le quai des malades

Depuis la voie 9, tu examines la grande largeur du quai qui semble destiné à accueillir une armée de géants. L’espace dépourvu des bancs et des poteaux, des infrastructures habituelles des gares, le regard ne bute sur rien et peut aller se noyer dans le halo blanc du brouillard qui descend jusqu’aux limites du sol dessinant simplement une vague de montagnes basses dont la hauteur médiocre empêche d’idéaliser le décor rêvé des âmes exaltées. D’un côté on voit la courbure des rails qui avec un peu d’imagination court directement vers le ciel délavé, fantasme d’une autre vie ; de l’autre l’accès de plain-pied du quai vers l’extérieur de la gare promesse d’une voie directe sans traverser le bâtiment des voyageurs, garantissant le transfert immédiat depuis les portes du train jusqu’aux véhicules d’accueil, en ligne droite. Tu attends l’arrivée du train blanc. À cause de la lumière blafarde et glauque, tu te dis qu’il est en réalité impossible de savoir si c’est le soir ou le matin, une saison chaude ou froide. Toi, tu trembles de froid parce que tu viens de voir tomber incrédule la neige en mai et tu te demandes par quelle sorcellerie ces choses se produisent. Les flocons sont tellement légers, comme des tulles de gaze, qu’ils hésitent avant de tomber sur le bitume sombre du quai et se fondre dans une vieille flaque de boue. Avec la fatigue, le décor tangue un peu et tu ne vois d’abord que deux yeux ronds hallucinés qui percent le voile laiteux qui recouvre le lieu. Tu fermes les yeux afin de ne pas sentir la rame qui menace de fondre droit sur toi pour te transpercer. Quand l’animal lent à la carcasse de fer clair se stabilise enfin, tu regardes descendre les charriots branlants animés de visages crispés par l’air vif inattendu et son souffle mouillé. Le va et vient des voitures bleues commence. Le temps s’allonge ; le train ne repartira pas. Il fait ici son terminus dans cette petite ville du bout du monde, dans cette gare internationale, une des plus desservies de France, la deuxième capacité hôtelière du pays. On y entend toutes les langues et on y voit la plus grande diversité possible de corps humains. Beaucoup s’y arrête dans l’espoir d’un autre voyage. Pas toi. Tu n’as pas de chapelet ni de bâton de pèlerin. Pas de maladie. Tu n’as rien sinon la volonté de connaître ce qui anime l’humain. Tu es préparée à l’échec de ta quête. À ne pas savoir. À ne pas comprendre. Qu’importe. Le voyage commence. Au loin, tu entends déjà l’enfant qui pleure.

A propos de Olivia Scélo

Enseignante. Bordeaux. À la recherche d'une gymnastique régulière d'écriture.

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