La cuisinière
Elle se sentait bien dans cette grande cuisine. On lui avait proposé ce travail de cuisinière, alors qu’elle était déjà près de la retraite. Elle avait toujours été une mère nourricière, il était important de bien manger, l’alimentation était source de vie. Et matin, midi et soir, elle préparait les repas pour une trentaine d’élèves. Pas très grande, ni grosse, ni mince, toujours ceint d’un tablier en coton ou d’une blouse en nylon, elle se mettait devant les gros fourneaux de collectivité. Elle saisissait le lourd faitout plein d’eau à deux mains, fermement, avec force, et le posait sur le gaz. Pendant que l’eau chauffait, elle attrapait une grande poêle de la main gauche, y versait de l’huile d’arachide de la main droite et attendait que ça grésille. Quand elle commençait à avoir chaud dans la cuisine, elle remontait ses manches au-dessus des coudes, refixait deux épingles dans son chignon qui laissait échapper quelques mèches grises. Elle avait bien essayé les cheveux courts, mais cela ne lui avait pas plu et tous les matins elle remontait son chignon avec quelques épingles. Depuis qu’elle travaillait à l’école, et qu’elle fréquentait des jeunes filles, elle avait commencé à mettre du rouge à lèvres. Pas pour travailler, bien sûr, mais quand elle sortait après le travail, jupe droite, cardigan, sac à main et chaussures à petit talon, elle se sentait plus jeune qu’autrefois. Même à la cuisine, son domaine, l’énergie lui était revenue. Elle commandait son second, faisait valser les casseroles et préparait les repas avec entrain. Ses grands yeux noirs surveillaient la cuisson des pâtes comme la poêlée de pommes de terre. Ah, ces patates ! C’était un poème ! Tous ceux qui y ont goûté s’en souviennent. Traditionnelles, nageant dans l’huile, dorées à souhait, grillées au fond de la poêle sans être noires… Comment faisait-elle pour trente personnes ce que nous arrivions tout juste à faire pour une demi-douzaine à la maison ? Quand tout le monde avait été servi dans le réfectoire, elle mangeait debout dans la cuisine, à l’ancienne, c’est à dire comme les femmes d’autrefois qui faisaient manger leurs hommes tout en restant debout, appuyée sur la table de ferme. Elle était fière de son travail, et contente des compliments qu’elle recevait. Elle se tournait alors de côté, avec un petit sourire timide qui remontait à peine aux coins de ses lèvres, mais qui éclairait ses yeux. Le travail était à faire, et il était bien fait.
Merci à la machine
Quand on est seul, on se parle beaucoup à soi-même. On commente, on s’encourage, on se donne de l’énergie. Et on le communique à l’entourage. Elle, l’entourage, ses compagnons, ce sont des machines. Elle leur parle, elle les soigne, les bichonne, les caresse de la main en passant. Elle dit merci à la machine à laver, quand tout ce linge sort propre et essoré, tu as encore tenu le coup malgré ton âge, il faut se serrer les coudes. Elle dit merci au téléphone, quand elle raccroche, merci, grâce à toi, j’ai pu parler aux petits. Je les vois peu, tu me permets de garder le contact. Elle dit merci à la cafetière, tant le café sent bon. Elle dit merci à la serrure de la porte qui a bien voulu ne pas se coincer cette fois-ci. Elle dit merci à l’ordinateur qu’elle a su apprivoiser, puisqu’il est dit que toute l’administration va passer par là. Elle dit merci à la nouvelle imprimante qui assure et qu’elle a su mettre en route. Elle dit merci à sa voiture qui la transporte et qui ne la laisse pas tomber. Peut-être qu’elle dit merci aussi à elle-même, contente de pouvoir suivre encore les nouveaux modes de vie, les nouveaux engins qu’il faut avoir pour communiquer, pour vivre un peu mieux. Peut-être qu’elle a ce sentiment de connexion, de fluide qui maintiendrait un lien efficace. Et puis, elle dit aussi merci à l’arbre du jardin qui donne de l’ombre, au soleil qui la caresse, et quand il y aura enfin de la pluie, elle dira merci aussi…
Le cri
Libérateur ! Du haut de la falaise. En criant vers l’espace, vers la vallée, vers la rivière. Personne n’est gêné, il n’y a personne. Juste un oiseau effarouché qui s’envole en croassant. L’espace est vaste, la voix peut porter loin. Le corps inspire, respire, expire, s’épanouit, les cordes vocales se donnent en force, cri de gorge, puis cri de la profondeur des poumons. Ce n’est pas un cri de douleur, ce n’est pas un cri de révolte, c’est un cri d’existence. Libérateur des contraintes journalières, élevant le corps et l’esprit au-dessus des soucis qui rongent, c’est un cri de joie ! Je suis là ! J’existe !