Chroniques #05 – Talisman

1.

Fierté de suivre ces murs anciens et sur ces talus les tresses des racines épaisses.

Fierté d’être en sous-bois.

Fierté d’exercer mes forces pour gravir la pente le long des descentes de grumes.

Fierté de placer les mains dans le courant de cette source.

Fierté de suivre d’instinct, ces chemins oubliés entre les fougères et les rochers.

Fierté d’atteindre la ruine sous le végétal.

Fierté de prendre ce temps d’arrêt pour ce point de vue.

Fierté d’être ici, dans l’inexploré.

  1. Ce sont des playlists sur le compte Deezer que je lance, au moment choisi, en mode aléatoire à travers mon enceinte. Une, titrée Maintenant, avec des nouveautés. Une, titrée Ancien, avec des vieux sons. Une titrée, P. et A. pour P. et A. Une, titrée Théâtre pour le théâtre… On ne sait jamais… ça peut servir… Une, titrée Soirée, pour les soirées. On ne sait jamais… ça peut servir… Et toujours suivant ce principe du Comme son nom l’indique, une, titrée Belles chansons françaises, dans laquelle je viens d’ajouter That’s my people de NTM et La louve de Barbara. Autrefois, mais pas si lointaine époque, j’explorais le rayon CD de la médiathèque et je nourrissais un Ipod. Bien avant encore, je partageais des acquisitions avec les amis. Je gravais des CD. Et puis je transférais du CD à la cassette avec ma chaîne Hifi pour écouter mes compils perso dans l’autoradio de la Super 5. Collection de collections de sons. Une récolte. Une récolte, semaine après semaine, à travers les années, des écoutes marqueuses du temps. Étranges états  proustien. Treuil d’une memoire sonore qui peut me resituer précisément dans le pli d’un instant, unique et étincelant, ou parmi tout un empilement de copeaux existentiels. Trouvailles. Circulations, du fond des êtres au fond des êtres, en prolongement de ce jour où un ami au collège m’avait fait écouter Smells like teens spirit. De cette fois où j’avais partagé une écoute du disque de Jeff Buckley au petit matin dans la communauté d’une pleine jeunesse. Plaisir de poursuivre ces conversations, de parcourir ces rhizomes de musique. Plaisir, aussi, désormais, de consulter sur Insta les propositions de Fip,  des Inrocks, de recevoir par mail la newsletter de Radio Nova, avec les commentaires amusants et pour chaque nouveauté. Un acte revitalisant de courir dans la forêt en écoutant les podcasts du Nova Club de David Blot ou Very good trip de Michka Assayas. L’I.A. de Deezer me propose aussi chaque semaine quelques titres. Mais, l’algorithme se base essentiellement sur des artistes déjà écoutés, et souvent il tombe à côté de la plaque. Parfois,  je jette un œil au site Arte concert. Et puis,  j’épluche les programmations de certains festivals : La Route du rock, les Transmusicales, Primavera, Outside lands. Un genre d’affût en consentant de manière assumée aux flux prescripteurs. Pas dupe non plus. Mais curieux, exploratoire et critique. Comment faire avec cette profusion? Comment se présentent les textures du nouveau? Et comment résonne la ritournelle rare ? Quelles empreintes inscrit-elle dans l’intime et le commun? Souvenir lointain aussi, des heures passées à la Fnac, côte à côte, avec des casques sur les oreilles. Collecte initiatique. Collecte permanente avec projection vers des cercles proches. Oui, c’est bien ça. Musique du fond des êtres au fond des êtres. Acte d’amitié. Acte d’amour. Partages. Destinations. Ma fille. Mes fils. Ma compagne. Mes amis. Et dans une dimension beaucoup plus troublante et consolatrice, ces deux là qui ne sont plus de ce monde. Musique neuve avec ces amis absents mais présents. Ecoute jusqu’à eux. Avec eux. Cérémonies minuscules. Recueillement vivant par-delà la mort. Là-encore, un prolongement. Une reliance par la collecte. 

3.

Sais-tu de quoi se compose exactement ce talisman? Ce qu’il recèle? Ce qu’il scelle? Qui peut s’en souvenir? Qui peut élucider ce mystère? Que renferme pour toujours l’étrange pierre de jade? Quelles lignes intimes? Quelles veines bleues? Quelles traces remontent en surface les nuits de pleine lune ou à l’éclair unique de l’orage? Quel.le géographe érudit.e saurait traduire la carte alors visible à la face bombée de ce talisman?

Sous quelle pierre plantée était-il enfoui? Qui l’a tenu entre ses paumes? Qui l’a perdu? Qui l’a trouvé? Qui l’a transmis? Qui l’a confié? Qui l’a porté à même la peau, à même le torse et le thorax? Discrètement? Ostensiblement? Et pourquoi, sous cette pierre plantée, au sommet de sa colline, reposait-il sans protection dans un sable rouge que nul n’avait jamais vu et touché auparavant, ce talisman? 

Avec ses axes et ses anneaux en bois cendré et sculpté, de quelle machine à rêves a-t-il pu être le rouage? En devines-tu les morceaux manquants? Possibles fragments d’un disque cosmique ou d’une frise interdite?  Sais-tu quels passages, quels présages, quelles lois, quelles métamorphoses advinrent parce qu’il fut pivoté par une main sage sous les conseils d’une âme éveillée, ce talisman?

De quelles inconcevables destinations fut-il la boussole et le sextant et pour quels impérieux voyages? Quelle fugue? Quelle évasion? Quelle quête? Distingues-tu toutes ces entailles qui sont des marques de tempête? Ou de brasier? Ou de luttes sans merci ? A moins que ce ne soit des encoches, peut-être même des écritures aux contours de ce talisman?

Quelle main inconnue aurait pu y graver un chant pour l’éternité? Un chant à perpétuer et à poursuivre? Est-ce ce chant de la fête, ce chant de la naissance, ce chant de l’amour, ce chant de la mort, ce chant de la protection, ce chant de la guérison, qui te vient sans prévenir et que tu murmures en le caressant du bout des doigts, ce talisman?

Au fond, tout dépend comment tu le regardes, ce talisman. Il peut prendre subrepticement le corps d’une figurine, tu le sais bien. Toi seule le sait. A l’extrémité de ton bras, sur l’horizon, il devient une vénus mauve dans les rayons ultimes du solstice. Comment s’exerce alors le pouvoir de ce sourire soluble de toute beauté? Comment ne pas croire qu’une graine d’arbre sacré germe secrètement dans ce ventre de reine qui règne sans dominer? 

Et puis, il suffit que la nuit survienne, que les étoiles prolongent ton regard lorsque tu t’approches de lui, ce talisman, pour qu’il déploie des ailes d’oiseau imaginaire. Avec quelles forces conscientes, accèdes-tu à ce que révèle son vol stationnaire lorsqu’il donne un coup de bec dans le présent, lorsqu’il ouvre une brèche sur des récits oubliés et des fables à venir? Avec quelles patience lucide recueilles-tu  ces éclats sensibles de vérité qui, comme des gouttes sur un lac, forment, dans l’univers, des cercles autour des cercles, tout autour de ce talisman.

  1. Installer le dispositif. Pouvoir saisir des notes vocales. Griffonner des mots. Fragments croquis. S’entraîner à cela. Encore.  Partir des vies. Réfléchir l’écart à l’instant. Le possible dans la vitesse. Dans le tourbillon. Puis faire un montage des fragments. Un double mouvement. Aller vers. Laisser venir. Creuser les listes de noms. Partir à la recherche. Quinze ans. Qu’est-ce que ça veut dire? Prendre appui sur septembre. Être attentif à… à quoi?  Savoir que c’est le bon moment. Vers 2027. C’est la vie qui est politique. Faire savoir. Vrais.
  2. En ce moment, je vis chez toi. Et j’écris chez toi. Mais, je vais laver mon linge chez moi pour qu’il sèche sur la terrasse. Toi, tu vas à la laverie. Ce bermuda en jean et les T-shirts, en boule dans un sac à l’aller, et repliés au retour. Tenue d’été qui s’enfile vite. Une légèreté. Une parenthèse de tissu. Les pieds nus, les jambes nues, les bras nus.  Ce T-shirt bleu, à peine moucheté de traits blanc, comme la méditerranée, que je porte aujourd’hui, il y a une impression blanche à l’avant. Longtemps, je n’ai pas fais attention à ce qu’elle figurait, jusqu’à ce que tu m’en parles. Un casque de scaphandrier sur une machine à écrire, par dessus les bras d’un poulpe. Costume d’écriture donc… Dernièrement, je me suis débarrassé de la plupart de mes vêtements. Assez inconsciemment d’ailleurs, tandis que la vie bifurquait.  Celui-là, je l’ai conservé. Inusable. Dégoté dans une friperie, il y a plus de dix ans. Souple et doux, il me rend à l’évidence d’être moi-même sans contrariété, sans perturbation aux entournures. Conservé de même, le T-shirt vert, traversé par un alignement orienté de canetons que perturbe la silhouette, toute noire, surmontée dune crête punk, de celui qui nage à contre-sens. Chez toi, aux murs, il n’y a pas de miroir. Mais, il y a le désir. Désir à revêtir une manière d’être vu, sans fioriture. Désir aussi des effets de couleur, des accords entre les iris, les peaux et les vêtements. Est-ce que ces nuances et ces correspondances atteignent l’écriture? Je n’y avais jamais pensé.

A propos de Antoine Gentil

Enseignant spécialisé auprès d'adolescents en décrochage scolaire. J'ai publié "Classe réparatoire" aux PUG, en 2024. J'anime des ateliers, j'écris du théâtre et des textes de chanson.

2 commentaires à propos de “Chroniques #05 – Talisman”

  1. Avec quelles forces conscientes, accèdes-tu à ce que révèle son vol stationnaire lorsqu’il donne un coup de bec dans le présent, lorsqu’il ouvre une brèche sur des récits oubliés et des fables à venir?
    C’est superbe.
    Je m’immisce dans la brèche, dans ce monde fabuleux en devenir.
    Un grand merci.

  2. Les seuls vêtements qui restent, ces t-shirts, me font penser au petit livre de Haruki Murakami « Ma vie en T-shirts » 10|18 2023. Dans la préface « Choses qui s’accumulent » il écrit « Je ne suis pas un collectionneur passionné » et il évoque ses t-shirts alors qu’il était interviewé sur sa collection de 33-tours. Merci de faire le lien ici entre la 2 et la 5, la musique et les t-shirts. Merci !

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