1 | Exigez
Exigez des blancs de vos écrits les silences de leurs tabous ancestraux,
Pas question d’effleurer les livres froisser-les,
Partez à présent. Allez-vous-en. Éloignez-vous,
Poursuivez votre route.
2 | Notes Stanbrook Alicante 28 mars 1939
– Derniers jours de la guerre civile espagnole-Arrivée troupes franquistes-Port d’Alicante-Espoirs de salut des républicains- Foule désespérée-Attente navires promis- Bombardement aérien imminent-Espagne saignée à blanc. Une fine bruine tombe, le petit charbonnier de 1 383 tonnes, mesure 70 mètres de long et 10 mètres de large, construit en 1909 par la Tyne Iron Shipbuilding de Newcastle il est rénové en 1937, sa coque rivetée lourde, sombre dresse son étrave droite contre la bruine fine avec ce franc bord bas qui semble déjà mordre la ligne de flottaison, bordé d’acier, il essuie la fatigue des traversées, une suie incrustée dans chaque plaque, la poupe en voûte vibre sous l’arbre d’hélice la rotation fait résonner la coque d’un bruit sourd, roulement métallique comme une masse de fer, grappes d’hommes recouverts de suie et de poussier ; sur le pont maculé de poussière de charbon les mâts de charge dressent leurs bigues immobiles bras obliques fixés au pont, les palans dormants aux moufles pendantes oscillent légèrement restent suspendus, bras inutiles en attente, les panneaux d’écoutille calés sous leurs hiloires empêchent l’eau de pénétrer dans la cale renforcent la structure sanglés de prélarts, bâches épaisses enduites de goudron, obturent les cales à charbon où stagnent l’odeur des fines particules noires déposées en couches régulières lors de la combustion incomplète. Monde d’exilés recouvert de suie et de poussier. Le guindeau à vapeur treuil d’ancre situé à l’avant luit de cambouis il est prêt à virer ses barbotins mordent la chaîne à maillons tendue vers l’écubier, elle remonte ; la passerelle compacte et vitrée domine la timonerie où la roue de barre flanquée du chadburn et du compas de route est figée sur son cap, la cheminée exhale un reliquat de fumée noire trace du tirage forcé des chaudières, dans la salle des machines la chaleur résiduelle colle aux cloisons et aux bardages, les cylindres haute, moyenne, basse pression actionnent les bielles, l’arbre porte hélice gronde sous le presse étoupe, les caisses à ballast règlent l’assiette, la gîte reste minime, les feux de navigation éteints attendent l’appareillage vers la mer, le Stanbrook est prêt à rompre son immobilité, ce simple petit cargo conçu pour vingt-quatre hommes porte ce soir là un monde entier, sculpture compacte noire aux reflets d’humidité bleutés, le brouillard enveloppe la masse oscillante de deux mille cinq cents républicains. À 23 heures, ce 28 mars, le capitaine ordonne Avant toute arrache le cargo au port d’Alicante. Leur calvaire ne fait que commencer.
3 | L’homme au chapeau
L’homme au chapeau—combien on est?
L’autre ne répond pas,
L’homme au chapeau —Deux mille cinq cents?
L’autre détourne son regard
L’homme au chapeau —Tu comptes, toi?
L’autre— Non
L’homme au chapeau—Pourquoi?
L’autre indifférent ne dit rien
L’autre— tu entends?
L’homme au chapeau — Le sens des mots après tout ça?
L’autre-— J’ai brisé tous les mots pour en faire un seul Patrie, je suis orphelin
L’homme au chapeau—ce n’est pas ce que je demande
L’autre-—Je crie des mots qui ne respirent plus
L’homme au chapeau —combien on est?
L’autre— Légion et après?
L’homme au chapeau — Deux mille cinq cents?
L’autre ne répond pas,
L’homme au chapeau —J’ai laissé ma maison. Tous
L’autre — Ma culture arrachée, déchirée
L’homme au chapeau — Le bateau ne coule pas pourtant
L’autre — Ils disent Réfugiés comme une insulte, la retraite ne vaut guère mieux, nous sommes l’Exil
L’homme au chapeau —Tu as peur?
L’autre — Oui des bourreaux affamés de barbarie
L’homme au chapeau — Les mots peuvent tout changer alors ?
L’autre ne répond pas,
L’homme au chapeau —Qu’est ce que…Écoute…
L’autre — Je parle à voix basse pour ne pas être assassiné
L’homme au chapeau — Absurde. En attendant il faut que…
4 | Traversée
On le voit de loin, avec ce feutre marron qui détonne, il a quelque chose d’étrange d’inhabituel, je remarque sa haute silhouette maigre, je découvre son visage cave à demi effacé par l’ombre floue du Panama, sa bouche à la moue sarcastique, son sourire immobile inquiétant attendent je ne sais quoi qui m’effraie,
On ne voit de lui qu’un profil, un morceau de joue, la ligne d’un nez trop droit pour être banal. Il ne bouge presque pas, sauf ce geste minuscule ses doigts tapotent le bastingage, un rythme, une habitude, une nervosité passagère. Difficile de savoir son âge, ni ce qu’il a laissé derrière lui, il porte une chemise froissée, sale, une tache sombre; sur un lambeau de manche se devine boue, café, sang,
On le voit accoudé au bastingage, fumer ; une main dans la poche, comme s’il y tenait un objet, une clé, un porte-monnaie, un galet ramassé enfant, un ticket d’autobus, une photo. Il ne regarde personne. Allure aristocratique, menton relevé haut, regard fixé sur la mer aveugle, bouche tombante, méprisante, sarcastique, un visage de bourreau,
On ne voit que son nez aigre peu banal il m’intrigue, il a cette manière de se tenir droit, fier, conscient de sa classe, une allure martiale militaire habituée à donner des ordres. Ses galons ne lui servent plus à rien. Absent, il écoute ce qui n’existe plus. Il tourne légèrement la tête dévoile son œil presque liquide, froid, un œil sans pitié, glacial.
5 | Tenir
Tenir comme une absence une habitude une routine un mot épelé plus haut qu’un autre une rature sur un carnet d’écrivain une idée retrouvée astres brisés laissent le poète parler à voix basse
Tenir face aux destructeurs qui arrachent déracinent des vies à peine prononcées dans le vacarme des bombes des pleurs infinis combattre à l’intérieur des mots refuser une paix établie entre des maitres et des esclaves poursuivre le plus beau rêve de l’humanité la liberté
Tenir pour reconstruire soigner aimer entendre les rires des enfants sourire à la lecture d’un poème à l’écoute du chant du rossignol des piaillements de moineaux perchés en grappes légères sur les oliviers sentir les odeurs d’iode caresser la couleur de l’herbe coupée
Tenir dans la confusion des êtres et des choses des premiers étonnements devant la vie dans l’humanité du premier matin d’une main serrée d’une bouche embrassée d’un corps qui tremble debout.
Si tu vis,
vis libre
ou meurs
comme les arbres
debout.
M. Darwich