Quand je suis arrivée à Ground Four, je me trouvai si démunie, si usée dans mon être, que je crois que je ne me rappelais même plus mon nom, ou bien une syllabe de mon nom et c’est tout, ou bien la première lettre seule, c’est possible, je ne sais plus, et je suis allée me recroqueviller sous l’une des grandes tonnelles où l’on accueillait les étrangers de passage comme moi, et je me suis endormie aussitôt dans cette position. Cette nuit-là, j’ai rêvé, je me souviens très bien, de Becky, ce qui n’avait rien de singulier, mais d’une Becky plus âgée que celle que j’avais connue : elle cherchait un livre qu’elle avait perdu, fouillant dans des piles de livres poussiéreux, ouvrant des malles qui semblaient sans âge, et elle essayait de m’expliquer (si du moins c’est à moi qu’elle s’adressait) de quel livre il s’agissait, et elle peinait à trouver ses mots, à tenir des propos cohérents, et elle ne parvenait qu’à répéter inlassablement une phrase qui se trouvait dans le livre, La forêt s’est lancée sur ses trousses, la forêt s’est lancée sur ses trousses.
Je passai les jours suivants dans un état de somnolence presque total, ne m’éveillant que pour avaler les repas que les hommes et les femmes de Ground Four nous apportaient sous les tonnelles dans des couverts en plastique, mais la phrase ne me quittait pas, et cette expression incorrecte, ou inconnue, me tracassait comme s’il s’agissait de rectifier quelque chose — sans même parler de l’image effrayante d’une forêt qui se mettait en mouvement pour poursuivre quelqu’un, mais qui ? Et alors quoi ? Que se passerait-il quand elle l’aurait rattrapé sinon le mettre en pièce ? Un jour, cependant, je parvins à solliciter (était-ce une semaine plus tard ou bien plus tard encore) l’accès à la bibliothèque centrale de Ground Four, et l’on me conduisit devant une large console bleu clair, un peu bruyante, dont l’écran s’éteignait par moment très brièvement comme s’il clignait de l’œil. Je recherchai la phrase de Becky, et après une longue computation le terminal m’apprit qu’elle provenait d’un livre dont le titre était Libellules et l’auteure Becky Granger. J’ignorais évidemment que Becky (si c’était bien elle) avait écrit un livre, que son nom de famille (si c’était bien elle) était Granger. Cela sonnait un peu faux, comme un décor de théâtre, mais je ne me sentais pas à ce moment la force de perturber la pièce, et j’en vins à lire le livre sur l’écran, toutes les pages, ce qui me prit un temps considérable car les mots ne me venaient pas facilement, ils ne m’ont jamais été faciles, jamais familiers comme à Becky, ma si merveilleuse Becky.
Le livre racontait l’existence vagabonde d’un je, que j’identifiais immédiatement à Becky (rien de donnait à croire le contraire), entre ruines malsaines, plaines désolées, villes bourbeuses et centrales nucléaires ; dans un premier temps, Becky (si c’était bien elle) était accompagnée d’une jeune femme du nom d’Adèle Abakta, puis, à la mort d’Adèle dans des circonstances obscures, elle cheminait seule, rongée par le chagrin et la folie. Le récit devenait alors plus onirique, plus lacunaire, comme si l’errance était devenue littéraire autant que géographique. Le plus troublant pour moi était que je reconnaissais la voix de Becky dans les mots que je lisais, ses intonations, ses obsessions, ses anglicismes, je croyais entendre l’interminable monologue d’une femme que j’avais perdue bien des solstices plus tôt. Je reconnaissais au détour d’une page ou d’une phrase des lieux que nous avions traversés ensemble comme on traverse des épreuves, des ciels que nous avons observés ensemble comme on observe un silence. Mais quelque chose me manquait, je le savais bien, un élément m’échappait, que je pressentais terrible, et dont je n’osais approcher de peur de m’égarer dans un labyrinthe assassin.
Je revenais jour après jour à la console bleu clair, incapable de quitter le livre de Becky et de la perdre encore, je me laissais bercer par sa voix familière, je souriais à ses expressions étranges, je revivais les moments de notre vie commune qui paraissaient si faciles à présent qu’ils étaient devenus des mots. L’irruption régulière du personnage d’Adèle Abakta me surprenait toujours, car je n’avais aucune mémoire d’elle, absolument aucune, et je préférais parfois les pages qui suivaient sa disparition, quand bien même elles ne m’évoquaient plus rien de bien précis, des sensations plutôt, des impressions, des visions. Le soir, la nuit, j’essayais douloureusement de comprendre pourquoi Becky m’avait oubliée dans son récit, et je m’endormais avec un sentiment étrange d’irréalité, comme si je ne pouvais pas pleinement exister si je n’existais pas dans le livre, comme si ce qui échappait au livre en viendrait à disparaître peu à peu, et pas seulement moi-même, mais Ground Four aussi, et les tonnelles, et tant de souvenirs que Becky n’évoquait pas, d’endroits où nous n’étions pas allées ensemble, de rencontres que nous n’avions pas faites ensemble.
Pour freiner le délitement, je m’accrochais à certains mots de son récit, comme le mot ombre, qu’elle employait souvent et par lequel Becky désignait peut-être mon ombre, ou l’ombre d’une partie de mon corps, c’était possible, toutes les ombres se ressemblent, ou le mot bruit dans lequel ma voix pouvait toujours entrer. Lorsque Becky parlait de brise légère ou de courant d’air, j’imaginais, je ne sais pas pourquoi, qu’elle parlait de moi, parce que c’était moi qui l’aurait causé par un déplacement ou un geste, et que c’était ainsi qu’elle rendait compte de ma présence. Je cherchais ici et là des indices qu’elle aurait laissés à mon usage seul, des formulations un peu énigmatiques qui auraient été pu être décodées par moi, mais comment ? Je n’en avais plus aucune mémoire, ni même que Becky et moi-même n’ayons jamais eu recours à de telles pratiques, qui paraissaient si contraires à nos caractères. Le livre était une forêt dans laquelle je me perdais, m’écorchais les pieds, me meurtrissais les mains et les genoux à chaque fois que je tombais. Toutes mes ruses maladroites pour y trouver une réalité à mon existence étaient dérisoires. C’était lutter contre un mouvement inéluctable.
Je suis restée encore une saison à Ground Four. J’avais cessé de me nourrir et mes états de veille et de sommeil se mélangeait curieusement. Je rêvais souvent de Becky, ou bien la croisais-je ? Mais comment cela était-il possible ? Les couloirs et les salles baignaient dans une brume blanchâtre. Parfois je traversais un mur sans m’en rendre compte et m’excusais. Mais on ne prêtait plus attention à moi depuis longtemps. Le matin, je montais au sommet des tonnelles pour regarder les étoiles s’éteindre. Quand je me décidai de sortir de Ground Four, le monde avait cessé d’exister.