
3| Formuler
Je n’ai jamais eu besoin de demander de l’aide. J’ai été la dupe de cette autonomie factice jusqu’à ce qu’un colocataire, insensible à mon physique d’enfant en détresse, me le fasse remarquer sans ménagement. Thibault — il s’appelait Thibault — n’avait pas l’intention de chercher à ma place les objets que je perds avec une régularité métronomique. Clefs, téléphone, papiers et éventuellement billets de train, d’avion, d’opéra, dossier de première importance. J’en passe… Les autres, jusqu’à lui, m’accompagnaient dans cette quête quotidienne spontanément. Ma blondeur, l’effarement de mes grands yeux clairs, l’assemblage dégingandé de mes membres plutôt mous, ou le simple désir de me voir vider les lieux fissa, les incitait à me précéder dans la fouille des coussins, des habits de la veille, de la salle de bain où un appel matinal avait réveillé l’un d’eux, du frigidaire, fréquent receleur de mes effets personnels, troqués contre un fruit ou un yaourt pour bien commencer la journée… Parfois, mes colocataires témoignaient d’un enthousiasme tel que je me félicitais de contribuer à l’animation de nos vies studieuses avec ces parties de cache-cache régulières. D’autres fois, ils étaient simplement méthodiques. Cela dépendait beaucoup de l’état de leur vie sentimentale à l’heure de la battue. Certaines compagnes se montrant d’une efficacité redoutable dans le but avoué d’aller se recoucher au plus tôt.
Je n’ai vécu que quelques semaines avec Thibault, dans le cadre d’un échange entre grandes écoles. Faut-il préciser que nous ne nous étions pas choisis ? Depuis, il a rendu une thèse de doctorat en théologie portant sur « Les principes de l’habillement dans la règle de Saint-Benoît » et il est entré au Monastère de Maredsous. Pour mettre en lumière mon incapacité chronique à demander formellement de l’aide, tout en comptant dessus, il a au recours à une histoire qui tient davantage de la parabole ou de la blague juive que de l’anecdote. Un garçon qui traverse l’enfance sans prononcer la moindre syllabe. Les parents ont consulté des spécialistes, mais leur rejeton est convenablement doté, aucun problème physiologique ne l’empêche de parler. Il n’est pas idiot, il sait écrire, il va à l’école, mais il est mutique. Et puis un soir, il doit avoir une douzaine d’années, la famille est à table et soudain on l’entend demander :
— Maman, tu pourrais me passer le sel ?
On imagine la stupeur générale. La mère pleure, la fratrie écarquille les yeux. Le père reprend ses esprits avant que sa femme ne couvre leur fils de baisers. Il veut savoir pourquoi il n’a jamais rien dit, puisqu’il peut parler. Le fils répond tranquillement que « jusqu’ici, c’était assez salé ».
Je ne l’ai pas comprise immédiatement comme une parabole ni comme une blague. Je me suis d’abord interrogé sur son protagoniste, persuadé que Thibault le connaissait personnellement. Il refusait de me répondre, se contentant d’un haussement d’épaules. Pendant la première semaine, je n’ai plus rien perdu. L’explication s’est produite un matin de la deuxième semaine. Je suis rentré tard, bruyamment et mal accompagné. Au réveil, je n’ai pas vraiment dessaoulé, et je me souviens in extremis que je suis attendu tôt, sur le campus, pour un exposé. Thibault ne m’adresse pas la parole : il est probablement levé depuis l’aube, il lit. Je ne trouve pas mon portefeuille. Je mets la chambre à sac, en vain. Il lève à peine un œil de son livre, se ressert du café sans m’en proposer, ne me demande pas si j’ai un problème, ne propose pas de m’aider. Je transpire, je suis déjà en retard, quelqu’un dont j’ai oublié le prénom dort encore dans mon lit d’une place… Je sais que Thibault se destine à l’Église, je ne comprends pas pourquoi il ne vient pas à mon secours. Je continue à regarder sous les meubles, je vérifie mes poches pour la troisième fois tout en maudissant l’hypocrisie religieuse. Je suis en nage, ma chemise est froissée, mes cheveux me tombent sur les yeux, j’ai du mal à respirer, je m’assieds sur un coin du lit. Le silence serait exceptionnel si ma conquête, emberlificotée dans les draps, n’émettait pas un léger ronflement. Je regarde Thibault, toujours en train de lire. J’imagine qu’il me fait payer ma pagaille de la nuit. Il lève un œil interrogateur. De ma petite voix la plus charmante, celle qui marche encore avec ma mère, je dis que je ne retrouve pas mon portefeuille. Thibault soutient mon regard. Il a l’air vaguement peiné pour moi, ou soucieux, mais il ne bouge pas d’un centimètre. Je m’enfonce dans la panique comme dans un bain de merde, je voudrais me mettre à pleurer, mais la seule chose qui vient est un petit couinement. Thibault a un geste d’impuissance avant de retourner à sa lecture. Je me noie dans ma sueur. Je n’arrive pas à me lever. Pourquoi est-ce si difficile ? Il me regarde à nouveau et tout son visage semble dire : Oui ?
Je lui ai demandé s’il pouvait m’aider. Il m’a posé deux ou trois questions et puis j’ai retrouvé mon portefeuille. Dans une chaussure, derrière la porte d’entrée. Le lendemain, c’était mes clefs. Je lui ai demandé directement. Trois jours après, j’ai demandé s’il pouvait m’aider à remettre la main sur mon téléphone et il m’a dit qu’il n’avait pas le temps, mais que j’allais sûrement m’en sortir. Il était dans le frigo…
Ce n’est pas que je ne voulais pas demander de l’aide, mais je gardais les demandes pour une occasion désespérée. Je n’ai pas un usage très différent des déclarations d’amour, quand j’y pense. Il y a une limite, trois souhaits pour un génie, un « je t’aime » à usage unique. Je m’endetterais au-delà de mes moyens en formulant explicitement mon besoin d’aide. Ce matin-là, la magie que je prêtais à mon enfance a disparu. Cette magie qui permettait d’être par avance compris, aimé, consolé, pardonné… satisfait. Je feuillette le catalogue de l’exposition. Je me suis peut-être bien trompé sur la magie. Il va falloir que je demande de l’aide. Je vais sûrement m’en sortir.
Merci Emmanuelle. C’est fluide et je retiens la leçon: « Je vais sûrement m’en sortir. »
Un bon mantra. Sinon, il y a celui de la reine-mère : tout finit toujours par s’arranger, même mal. Mais je préfère celui que tu soulignes.
Tragico-truculent. Merci pour le sourire.
Chère Perle, je crois que c’est la critique que je voudrais voir imprimée sur le bandeau du livre … comme épitaphe aussi, à ma réflexion. Merci, vraiment.