# chroniques #06| Apaisement

1 Force

Face à un paysage qui élève et purifie le regard – lande, océan, montagne – un sentiment de force se diffuse redonnant au monde où l’on erre ses lettres de noblesse.

2 Sans faim

Manger y en a marre. Manger sans fin et aussi sans faim. Manger parce qu’il faut bien. Faire à manger encore et encore. Manger sur le pouce. Manger du bout des lèvres. Manger son pain blanc. Manger son pain noir. Manger les pissenlits par la racine.

3 Apaisement

On ne sait pas toujours demander de l’aide. Et si l’aide que l’on n’est pas en capacité de réclamer s’élevait du corps d’un autre. Ou du vol d’un oiseau qui soudain se pose sur le rebord de la fenêtre, en ayant l’air de rien. Je le regarde. Je viens juste d’apprendre la mort d’un ami proche auquel je n’ai pas dit adieu.

Un roitelet à triple bandeau est venu toquer à la vitre. Regulus ignicapilla de son nom savant. Si petit si léger. Il me gratifie de son chant, d’une suite rapide de notes aigües. Il passe un long moment à tourbillonner entre arbres, buissons de roses et margelle de ma fenêtre. À nasiller, à babiller, à chevroter, à bafouiller, à chuchoter, à parler. L’oiseau insiste et persiste derrière la fenêtre. Je reste figée. Je ne connais pas la langue des oiseaux ni celle des morts.

Cela dure un grand moment. Autour tout est flou. Il y a juste le bec qui tambourine à plusieurs reprises. Je l’écoute et le fixe. Je sais sans savoir. Je suis floue. Puis le roitelet s’envole en direction des arbres, plus loin. Il a trouvé son chemin, une cavité où se faufiler, un ourlet dans le temps et l’espace, un ailleurs . Je sais qu’il ne reviendra pas. Je reste là, silencieuse, sans pouvoir faire un geste. Étrangement apaisée.

4 Incertitude

Voici un deuxième extrait d’un texte en cours autour de la métamorphose, il appartient au premier interlude.

Car c’est l’instant qui importe. Celui où tout se tient en un déséquilibre vital. L’instant où une respiration s’achève, où le doigt posé sur la tempe ne ressent plus le battement des veines. L’instant où s’espère le cri d’un nouveau-né. L’instant où un simple regard change le cours d’une vie. L’instant muet où tout bascule dans le déjà. Voilà, on est dans cet instant. Il n’y a rien d’autre à considérer que cela.

Tout se passe à l’intérieur. Du ventre même. Car c’est bien là que tout se trame. Le monde intérieur vient de trembler. Nul besoin d’un ange en majesté avec de grandes ailes balayant la poussière des mondes. Nul besoin d’un panorama en ligne de fuite avec une perspective en tension pour dresser un décor. 

En un jour ordinaire, au clair d’une solitude, l’esprit est propulsé au bord de ce qui advient, une promesse obscure. L’ ébranlement du corps d’une femme se lit dans une chorégraphie de mains. Notre regard se tient là, happé par ce geste. L’image vient de saisir sa proie. Ce qui est montré prend sens. Un récit s’articule. C’est le début d’un commencement, l’évanescence d’un instant qui commence tout juste son existence. Une étincelle. Peut-être un feu suivra. Ici la force d’un feu prendra corps. On se tient face à un affleurement de ce qui peut être. L’épaisse noirceur du fond ne dit rien d’autre que tout est là, dans ce silence que l’on sentirait presque remuer comme un murmure. Ce que le regard fixe et que l’on ne peut voir est cette attente nouvelle de l’incertitude.

5 Déclinaison

a/

le jardin de l’enfance

l’aura du jardin de l’enfance

la douceur de l’aura du jardin de l’enfance

la perfection de la douceur de l’aura du jardin de l’enfance

la croyance de la perfection de la douceur de l’aura du jardin de l’enfance

le souvenir de la croyance de la perfection de la douceur de l’aura du jardin

la perte du souvenir de la croyance de la perfection de la douceur de l’aura

la raison de la perte du souvenir de la croyance de la perfection de la douceur

le travail de la raison de la perte du souvenir de la croyance de la perfection

l’acharnement du travail de la raison de la perte du souvenir de la croyance

b/

l’obscure certitude

l’humilité de l’obscure certitude

la racine de l’humilité de l’obscure certitude

l’humidité de la racine de l’humilité de l’obscure certitude

la nécessité de l’humidité de la racine de l’humilité de l’obscure certitude

la recherche de la nécessité de l’humidité de la racine de l’humilité

le travail de la recherche de la nécessité de l’humidité de la racine

la solitude du travail de la recherche de la nécessité de l’humidité

l’exigence de la solitude du travail de la recherche de la nécessité

la règle de l’exigence de la solitude du travail de la recherche

c/

la présence de l’oiseau

la vision de la présence de l’oiseau

la reconnaissance de la vision de la présence de l’oiseau

l’attachement à la reconnaissance de la vision de la présence de l’oiseau

la réflexion sur l’attachement à la reconnaissance de la vision de la présence de l’oiseau

la pensée magique de la réflexion sur l’attachement à la reconnaissance de la vision de la présence de l’oiseau

la fragilité de la pensée magique de la réflexion sur l’attachement à la reconnaissance de la vision

la force de la fragilité de la pensée magique de la réflexion sur l’attachement à la reconnaissance

la fin de la force de la fragilité de la pensée magique de la réflexion sur l’attachement

A propos de Solange Vissac

Entre campagne et ville, entre deux livres où se perdre, entre des textes qui s'écrivent et des photos qui se capturent... toujours un peu cachée... me dévoilant un peu sur mon blog jardin d'ombres.

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