Cette fois-là, on est partis en bus. Pour l’aéroport. Beaucoup d’entre eux n’avaient jamais pris l’avion. Le train si. Transilien tous les jours, on sait : être à huit heures en classe, d’où qu’on vienne. Sinon ça se complique, tu dois expliquer pourquoi tu es en retard. Est acceptée ou pas ton explication. Alors pour ne pas risquer de manquer l’histoire, on s’est donné rendez-vous sur le parking de la gare. Rien de spécial : du béton sous les pieds, une route à traverser. Attention, ne te trompe pas. C’est la partie basse de la gare, là où tu as l’habitude de débarquer pour rejoindre l’entrée des élèves. Bien sûr, tu peux te tromper en empruntant l’escalator de la gare d’en haut, quand il n’est pas en panne : il y a une petite marge de manœuvre. Ce jour-là, si tu ne vois personne en haut, c’est que tu t’es trompé. Il faut juste redescendre. La gare du Val Nord est plutôt comme les autres : souvent en travaux, encerclée par les barres de béton, coupantes et muettes avec leurs centaines d’yeux rectangulaires, tous les mêmes, relayés par ceux qui cherchent à voir, cachés derrière les fenêtres. Voir : essayer de comprendre un peu ce qui a lieu. L’important c’est d’être à l’heure.
On est revenus de loin, le soir-même. Ensemble. On a essayé de reprendre pied. Aéroport de nouveau. Silence dans l’avion. Bus retour, parking de la gare Val Nord. Partie basse de la gare fermée : en haut, un guichet vide, aucun lieu pour attendre ou pour s’informer. Nous, juste de retour : on aurait rêvé d’une sorte de comité d’accueil dans la gare, en haut ou en bas, des humains pour nous consoler, nous remercier peut-être d’être allés là-bas affronter la gare-façade, celle qui a caché le pire : des voies ferrées et plus rien qu’une cheminée crachant les fumées de la haine. En un jour, juste un jour, tout a changé pour nous et on pleurait de ne pas savoir à qui le dire, à qui raconter. On a eu froid, on a eu mal. Le parking-retour de la gare était plus que jamais figure d’indifférence. Gris, quelques lumières clignotantes pour faire semblant d’indiquer quelque chose. En quittant le parking de la gare, on savait qu’on n’en resterait pas là— facile à dire. Et moi, je revois le train-retour bondé vers la gare du Val Nord, et cette jeune fille dont la tresse dorée m’a fait penser à la natte gris-béton couronnant en pleine mémoire une montagne de cheveux cendrés. La jeune fille s’est éloignée à grands pas sur le parking de la gare Val Nord. Il était déjà tard.