arts de la fiction #2 | chemins qui ne mènent nulle part

Les premières gares qui viennent à la mémoire n’ont pas de train. Un nom seulement, un abri en béton ou ciment, un ancien panneau. Ni train ni rail. Des vignes, des chemins de traverse, et cet abri pour discuter, rêver, s’embrasser. Ribaute. Une gare peut en cacher une autre, autre gare sans train, sans voie ferrée, souvenir d’un souvenir, gare d’un ancien intérêt local, intérêt local, un nom qui demeure, qui s’emploie encore quand le train a cessé de rouler, et l’appellation est restée gare du nord, combien d’autres gares pour ce train disparu, seule l’appellation gare du nord est restée, accolée à une banque, à un quartier, à un jardin public. La gare fait rêver, elle se raconte. Ils  s’y pesaient avant le départ en vacances l’été -pas de balance à la maison-, s’y re-pesaient au retour pour vérifier s’ils avaient bien « profité » des vacances, le verdict était donné par la balance imposante -devaient-ils payer pour savoir s’ils avaient grossi?- un souvenir en appelle un autre, celui des ces autres balances dans les pharmacies, et de cette autre encore, à Ribaute, près de la gare sans train, les tracteurs roulaient dessus en partant aux vendanges et y repassaient au retour pour peser la récolte, la gare donc, ils s’y pesaient, dans une autre ils dormaient, gare désaffectée où l’on posait des matelas à même le guichet, où l’on entassait les enfants venus en train – ce train qu’ils ne payaient pas-  où l’on gavait les enfants durant un mois d’été avant de les peser une nouvelle fois, quand bien gavés. La gare c’est un nom, « il travaille à la gare », au dépôt comprenez. Puis vient le temps où l’on prend un train. Gare couloir, gare courant d’air, gare où l’on attend la correspondance dans le froid, le vent glacial, deux porches l’un ouvert sur la ville, l’autre sur les rails, pas de salle d’attente, pas d’endroit où s’assoir à l’abri de la tramontane, une gare qui conduit à une autre gare, les trains sont à l’arrêt, il neige, le chauffage est en panne dans le compartiment, huit places, des banquettes en vis à vis, il l’observe par la fenêtre, tente de déchiffrer le titre du livre qu’elle tient, les lettres sont inversées sur la vitre, elle lève la tête, regarde ce garçon brun au visage tourné vers le quai, tiens il lit les Chemins qui ne mènent nulle part. 

A propos de Betty Gomez

Lire certes, mais écrire...

Laisser un commentaire