Contre-plongée
Au sommet d’un escalier de pierre assis en tailleur sur le haut de la rambarde, un habitant de la rue aux regard vert perçant me domine nonchalamment, alors que je marche en bas sur la calade défoncée d’une placette oubliée, un endroit pas fréquenté, je suis seule, jamais vu cette couleur vert d’eau combinée avec cette peau mate d’Indien ou Sri-lankais ou simplement homme du soleil et du vent,dans un évaporé de longs cheveux et barbe blancs, jamais vu de regard noyé dans un si grand lointain alors que devant lui le mur de la cathédrale, je suis questionnée : sage, fou, vraie position de lotus ou pas, que domine-t-il depuis sa rambarde, chemine-t-il sur un sentier intérieur ou vit-il un intense moment d’harmonie dans la mise en scène de sa beauté de clochard ? Et puisqu’il y n’y a personne, pourquoi chercherait-il à être regardé ?
Travelling
J’avance en voiture sur les lignes brisées jaunes signalant à la gare routière les emplacements des cars en partance, une silhouette m’inquiète, assise devant l’abri-bus à un endroit dangereux, pas de détour possible, mes pneus passent alors au ras du figurant au yeux verts assis sur le bord du trottoir, les pieds dans un caniveau sans eau les bras noués autour des jambes pliées, j’ai le temps de capter ses chaussettes rouges montant jusqu’au genoux, son regard droit qui transperce le bas de caisse au moment où je passe, son imperturbabilité, je pense que la méditation l’a pétrifié sur le trottoir alors qu’il passait par là, à moins qu’il n’ait trouvé un nouveau cadre pour se mettre en scène, cette fois au ras du sol, ou qu’il essaye tous les lieux de la ville où ne nous asseyons jamais, pour marquer sa différence et sa façon d’habiter. Dans le rétroviseur mon regard confirme qu’à mon passage le sien n’a pas cillé.
Plan fixe
Au seul bar qui l’accepte, à moins qu’il ne soit accepté partout mais on ne peut l’affirmer, il est assis de dos par rapport aux autres clients, depuis huit heures ce matin il est maintenant midi, une tasse de café en porcelaine blanche peut-être plusieurs fois vidée, une jambe pliée dont la cheville est posée négligemment sur l’autre jambe, habillé en kaki de la tête aux pieds, non, les pieds crasseux dans des sandales témoignant bien de sa condition de clochard, un homme qui ne mendie jamais, un regard vide et droit dirigé vers le boulevard des Quatre Reines, on ne voit que lui mais il ne voit personne, un homme qui habite cette ville ou est habité par cette ville, dont il connait visiblement tous les espaces où l’on peut être vu sans voir, et comme je repasse devant le café il s’est soudain animé, il croise les jambes et se penche vers un enfant, il faut bien écouter tes parents, il faut bien donner la main dans la rue, la mère gênée mais quand même arrêtée pour laisser son enfant écouter, lui apprenant sans doute la tolérance et le respect, donc l’homme, quand il veut, peut regarder tout près les autres humains et leur parler, sans toutefois cesser de se faire regarder. Car tout le monde regarde en faisant semblant de ne pas regarder.
Mise scène de soi ? Mise en scène de soi pour soi ? Mise en scène de soi pour créer des tableaux dans la ville ? Se sentir tableau ? Être immobile au monde dans l’hyper activité des autres ? Et nous, quelle mise en scène ?