#chroniques #06 | Je vais te manger / Terrasse

1.

2.

« Si, Madame, je l’ai fait, je vous assure. Mais c’est mon chien. Il a mangé mon devoir ». Une sortie qui vaut 10. Elle donne une réponse de berger à la bergère rieuse qui a toujours demandé «T’as perdu ta langue ?. Sa cousine aurait dit : « Et ta langue, tu l’as avalée ?». Il faut dire que le système est tentation : où tu as mis ce truc ? Je l’ai mangé. C’est parfois vrai mais ça reste rare. Manger le livre, par exemple, ça n’arrive pas tous les quatre matins. « Je vais te manger. » Cette phrase affectueuse vaudra-t-elle bientôt une poursuite judiciaire ? Les enfants savent, eux, que les ogres n’existent que dans les histoires qui leur sont racontées. Il faut attendre un peu pour savoir à quel point c’est vrai. Les ogres n’existent pas. Les mangeurs d’enfant, si. On les trouve en dehors des livres, dans l’outre-langage que le langage produit. « Je vais te manger » n’appartient pas à un au-delà sans histoire. Il figure plein pot. D’ailleurs, on mange ! Voilà un jingle aussi inoubliable que la publicité Belle des Champs qui lui faisait fond sonore, certains soirs. On finissait par ne plus savoir ce que ça voulait dire, sinon que ça voulait le dire maintenant. « On mange «  avait pour effet mécanique « on rapplique ». On entendait parler du temps récent, regretté deux chaises plus loin, où les enfants ne parlaient pas à table. La langue ne sert qu’à une chose à la fois. Même la conversation des grands se devait d’être mesurée, pour ne pas dire discrète. L’honneur revenait à la restauration. Place à la soupe. Place aux grands slurp.

3.

4.


Une serveuse gigantesque. Blonde. Très blonde. Tâches de rousseur et clarté des yeux comprises. Elle porte une minijupe en jeans surmontée d’un chemisier clair à grandes fleurs. Mini est impropre si on considère la quantité de tissu engagée dans cette jupe. Faut-il dire qu’elle porte des chaussures plates. Des baskets Adidas, à trois bandes en tous cas. Derrière la vitre, dedans, sa collègue, de taille plus commune, n’arrête pas de bouffer ce qui lui passe sous la main. Un client, de grande taille lui aussi, hâlé, en débardeur, et pas blond du tout, lui fait face de l’autre côté du comptoir. Une réflexion s’impose : « Ça fait donc cet effet-là ». Cette première terrasse de la journée, petite, est saturée de touristes. Une seule langue, dont j’ai entendu récemment que certains l’appelait maintenant la langue commune. Le globish, donc. Personne ne semble s’émouvoir de cette invasion-là, déjà fort ancienne. Je repense à Blum-Byrnes. Une seule langue, unique. Pour demander le sel à la table d’à-côté, pour raconter ses vacances, pour parler de cette nuit, pour la famille, pour les serveuses, pour les chiens. Globish. Je pense à la présente pratique, qui juxtapose les observations à mesure qu’elles se présentent, et remarque la difficulté de ne formuler ni remarque ni commentaire. Mais cette difficulté fait aussi partie de ce qui s’observe ce matin à cette terrasse. Une première table réunit trois hommes qui parlent américain. C’est une autre langue. Ça discute business, ou plutôt placement. Ils mangent de bon matin ce que je mangerais à midi, ou le soir. Leurs accoutrements sont dépareillés, mais leurs dépareillements s’accordent entre eux. Shorts, teeshirts à rayures, petites sacoches banane à la taille. J’oublie les lunettes de soleil et les baskets-sockets. La bonne humeur est de mise. Une table d’après, un couple de lesbiennes discute en globish. L’une d’entre elle est néerlandaise. Elle se trahit en parlant à la serveuse, pas la géante, l’autre. On pourrait dire plus simplement un couple, si leur attitude était moins démonstrative. J’allais dire militante et je me suis rappelé que la gaypride locale s’était tenue au début du week-end, il y a deux jours. Une famille derrière, croisée en vélo quelques minutes plus tôt. Il est cino-américain, elle est blanche comme du lait. Ils ont un accent new-yorkais très prononcé, enfants compris. La plus petite n’est pas coiffée, contrairement à sa sœur, ou son frère, ça ne semble avoir grande importance. Une douce, gentille, inoffensive confusion de liberté et de complaisance. Elle est gênée par ses filasses de cheveux, qu’elle mange en même temps que le reste, dans sa cuillère trop grande. Rien ne ressemble à un geste éducatif qui mise sur la lassitude d’une gamine entêtée. Ils mangent eux aussi des plats du soir au soleil de ce matin, avec les mêmes assiettes colorées et le mêmes hauts bariolés que les trois messieurs d’à-côté. Eux se sont faits virer entretemps par un autre convoi d’américains, qui a besoin de plusieurs tables. La proportion de casquettes de baseball fait un bond. La moyenne d’âge aussi. Le niveau sonore. L’un demande place nette pour que passe son fauteuil électrique. Une autre, à bouche de poisson, déjà assise, scrute tout autour à travers ses immenses lunettes années 70. Ses yeux, probablement bleus, sont cachés au fond de deux fentes qui pointent vers le haut, comme épinglées. Beaucoup de rose, de l’or trop clinquant pour être vrai et un brushing à la Bonnie Tyler. Elle éclipse tous les autres. Je ne sais pas ce qu’ils montrent du doigt. La carte que j’ai en main est compliquée. Le «sympa, chill, trop-bien » est sûrement le nutriment recherché. Je prends un café et une viennoiserie. Ici, le café normal est l’équivalent du café allongé parisien. Il me revient qu’on l’appelle, sur la côte d’azur, café américain. À ma table, la compagnie est excellente. Peut-être en partie parce qu’elle est discrète et attrape aussi ce qui se voit. Il y aura au moins une autre terrasse dans cette journée. De fréquentation plus variée, bien que certains types semblent inévitables. À la table d’à-côté, une jeune femme allemande discutera avec une copine. L’une avec un voile, l’autre avec des Birkenstock. Deux touristes. Un camion poubelle fera un peu de bruit en contre-jour.

Un commentaire à propos de “#chroniques #06 | Je vais te manger / Terrasse”