1 | force, monde, élève
Au-dessous, solide, le monde terrestre déploie sa force verticale. Il pousse et s’élève tout droit vers l’azur.
2 | prenez et mangez, ceci est mon corps.
Le dimanche soir : qu’est-ce qu’on fait à manger ? Une omelette aux cèpes, de la frisée aux lardons, des ravioles. Souvenir du bord de la Seine, en chantant : une blanquette de veau, trois Eskimos autour d’un brasero et notre chère Marguerite. En chemin : il faut qu’on trouve un coin pour manger. Le pré fraîchement fauché, le bord des pistes de ski, les marches du palais ? Un soir, fatigué : qu’est-ce que tu voudrais manger ? Rien. Un bout de frometon, un bol de soupe, quelques feuilles de salade verte. Un autre soir, enjoué : qu’est-ce que tu as fait de bon à manger ? Du gâteau de foie, du poisson à la vapeur. une salade de haricots verts tiède, du gratin dauphinois, de la tarte Tatin.
À table : mange lentement. Je ne supporte pas les gens qui dévorent en deux minutes ce que j’ai mis des heures à préparer. Dans l’enfance : le plaisir de manger des frites et du poulet avec les doigts, l’acmé de la gastronomie. Manger au restaurant : une trattoria à Venise, un boui-boui Vietnamien sous l’autopont de Grenoble, le Turc de la rue d’Hauteville, le snack du Racing, chez Troisgros à Roanne. Chez nous, il est strictement interdit de manger des salsifis (« c’est pénible à éplucher à cause des fils et ce n’est pas terrible »), des topinambours (« on en a trop bouffé pendant la guerre ») et des bonbons (« je refuse de vous amener chez le dentiste tous les mercredis »), dit la mère. Chez nous, il est strictement interdit de manger du fromage industriel et du maïs en boîte (« c’est pour les poules et les cochons »), dit le père. Passions alimentaires fugaces de la mère et du frère : pendant une semaine, ne manger que de la salade cuite ou des sandwichs au thon à la Bénédicta. Insouciance coupable du père : ce soir, on va manger des coquilles Saint Jacques. Tu te rends compte qu’il n’y en aura bientôt plus. Faut en profiter. Au Pléistocène inférieur : pourquoi j’ai mangé mon père ? À l’Eucharistie : prenez et mangez, ceci est mon corps. À l’Anthropocène : l’homme a mangé la Terre.
3 | succession
Une fois dans ma vie, je me suis retrouvée dans une situation où j’étais véritablement désarmée et où j’ai appelé à l’aide. D’ordinaire, je demande peu d’aide, sauf pour des choses simples : j’ai par exemple un copain qui m’aide à bricoler parce que je suis assez nulle dans ce domaine, que je n’ai même pas de boîte à outils digne de ce nom et que lui a, comme on dit, a de l’or dans les mains. Mais cette fois, c’était autre chose. Après la disparition rapide et rapprochée de mes parents, mon frère et moi avions décidé de vendre leur appartement. Il s’est vendu très vite (il était à un bon prix pour Paris) et il a donc fallu le vider dans l’urgence. Mon frère n’avait pas la force de s’en occuper. C’est moi qui m’y suis collée. Je suis venue à Paris pour ça. L’appartement faisait quatre-vingt-dix mètres carrés, meublé d’un mélange de meubles ordinaires puis des décennies de vie : les livres, les vinyls, les vieilles cassettes vidéo, les vêtements, les papiers. Il n’y avait finalement que peu de choses à débarrasser. Je n’ai donc pas été confrontée au défi logistique de la grande transmission des boomers, mais à l’épreuve d’un héritage invisible auquel ce lot modeste de reliques ne rendait pas justice. Qu’y avait-il de concret à sauver ? Rien.
C’est précisément parce que ces objets étaient dérisoires que je me suis retrouvée plongée dans le désespoir. Tout à coup, j’ai été vidée de mes forces, laminée, plombée par une impression de tristesse, de vacuité et d’absurdité. Je me sentais comme une souris de laboratoire tombée dans une bassine d’eau et nageant pour rester à la surface, cherchant désespérément quelque chose à quoi s’accrocher. Mais les parois sont lisses et les pattes glissent. Elle nage encore, s’épuise, tente de remonter, puis retombe. Bientôt, elle va cesser de lutter. Alors je suis sortie de l’appartement et me suis retrouvée rue du Faubourg-Saint-Denis et j’ai appelé à l’aide une amie de jeunesse qui vivait sur les hauteurs des Monts de l’Ardèche. Elle n’a pas réfléchi. Elle a pris le train et quelques heures plus tard elle était à Paris. Nous avons bu un café rue du Faubourg-Saint-Denis avant de retourner ensemble affronter le désordre insignifiant de l’appartement.
Et moi, la souris de labo, j’ai vu quelque chose tomber dans la bassine. Une planche. Une petite planche de rien du tout en mélaminé blanc et je me suis hissée centimètre après centimètre sur ce plan incliné qu’une main avait plongé jusqu’à moi. Je suis sortie. Rincée, épuisée mais vivante.
4 | do-it-yourself
Dans ma quête devenue presque obsessionnelle du carrelage bleu nuit censé donner à ma nouvelle cuisine une touche raffinée — « raffinée » étant ici le terme générique qui permet de justifier plusieurs semaines de recherches, de comparaisons et de déplacements pour quelque chose dont la fonction objective reste de protéger un mur des projections de sauce tomate, je suis partie, ce 14 août, jour de grande canicule, pour le grand magasin de bricolage de la plaine du Var, au lieu-dit Lingostière.
J’y suis allée en train. Plus précisément par le petit Train des Pignes qui relie Nice à Digne et qui ressemble à un gros wagon solitaire se déplaçant sur une voie unique. Ce qui est étonnant, c’est qu’il traverse des endroits de Nice dont on pourrait parfaitement ignorer l’existence même en vivant ici depuis plus de vingt ans car on ne voit pas comment les rejoindre à pied, comment les atteindre: l’étrange combe ombreuse de Saint-Philippe, le vallon Sabatier qui prolonge l’avenue de la Madeleine puis enfin Saint-Crémât, où se trouve une sorte de hub logistique qui, lui aussi, paraît avoir été conçu en partant du principe que tout à chacun possède soit une voiture soit un camion de 19 tonnes.
Le train est conduit par un homme muni de lunettes de soleil et isolée dans son étroite cabine de pilotage. L’agent accompagnateur, lui, ouvre les portes et descend sur le marchepied à chaque station, comme le faisaient autrefois les employés des chemins de fer chargés de vérifier qui montait, qui descendait. Il y a deux composteurs dans le wagon, mais ils fonctionnent de manière intermittente. Ce matin ils affichent HORS SERVICE COMMERCIAL. Je m’installe donc sans composter. L’agent vient contrôler mon billet manuellement et me demande pourquoi il n’est pas validé. Je lui montre les composteurs. Il dit : Ah oui, bien entendu. Ça arrive quelquefois. Peut-être la chaleur.
L’agent est un jeune homme de moins de trente ans, légèrement enveloppé, en pantacourt, tombant sur des mollets poilus. Il a quelque chose d’un peu poupon. Dans le wagon se trouvent plusieurs hommes qui, selon ma sociologie invérifiable, doivent travailler dans les entrepôts logistiques de la plaine du Var : un homme noir en survêtement de molleton, un type très brun en short avec un sac à dos sur une épaule, et enfin un grand échalas qui détonne légèrement. Il a des lunettes cerclées de métal et une tête d’intellectuel, mais le visage creusé de quelqu’un qui a probablement beaucoup fumé, beaucoup bu, et en tout cas beaucoup morflé dans la vie. Il est grand, maigre, avec une certaine allure. J’essaie de l’imaginer en costume, ce qui est une pensée assez sommaire mais que j’ai néanmoins dans le Train des Pignes à huit heures du matin. Il y a aussi une jolie jeune femme aux cheveux frisés relevés sur la nuque. Elle a un beau visage, un peu étrusque, avec de grands yeux bruns à fleur de tête. Elle descend à Lingostière. Je décide immédiatement qu’elle doit travailler dans les bureaux du grand chantier d’extension de la zone industrielle et logistique. Assis au fond, un homme âgé habillé de manière totalement extravagante pour une journée où la température doit déjà approcher les trente-cinq degrés. Il porte un pantacourt en velours couleur coquille d’œuf, une vieille chemise et une casquette orange complètement décolorée. Le pantacourt me fascine. Je regarde l’homme s’éloigner et je me demande quel designer, à un moment précis de l’histoire de l’industrie textile, a pu se dire qu’il existait quelque part un marché pour un pantacourt en velours couleur coquille d’œuf. Et surtout qui, dans une réunion, a répondu : Oui. Faisons ça.
Je descends à Saint-Sauveur et comprends enfin quelque chose qui m’avait échappé la veille au soir la veille, lorsque j’étais venue à vélo par les berges du Var : il existe bien un passage qui débouche sur la zone commerciale. Une petite allée carrelée mène au magasin de bricolage qui ne compte pas moins de deux entrepôts : l’un consacré aux matériaux et aux équipements de jardin, l’autre à tout le reste. Devant le premier entrepôt, un jeune homme noir portant un gilet jaune contre la réception des marchandises. Un homme décharge un camion. Il est grand et sec et me sourit. Je remarque que les hommes employés dans les magasins de bricolage ont tendance à sourire aux femmes. Peut-être parce qu’une femme seule dans un magasin de bricolage leur paraît avoir statistiquement davantage besoin d’aide. Peut-être simplement parce qu’ils sont gentils. Devant le magasin, trois hommes — fournisseurs, artisans, ouvriers du bâtiment, je ne sais pas — prennent un café. Une petite boulangerie vend des cafés et des croissants et, faute de terrasse, les clients s’installent sur les équipements de jardin exposés le long de l’allée : chaises, tables, bordures, abris et petites constructions diverses. Il y a notamment une serre vendu à 2 900 euros et plusieurs cabanes en bois qui ressemblent à de petits chalets suisses. Certaines sont assez grandes pour qu’on puisse parfaitement y vivre, ce qui me fait penser qu’il existe certainement des gens qui y vivent effectivement.
À l’entrée du magasin se tient, se tient un vigile. Je lui dis bonjour. À cette heure matinale, il n’y a presque personne à l’intérieur, à part quelques clients probablement venus chercher la vis de 4,5 × 50 qui leur manque pour terminer quelque chose commencé la veille et qui, contrairement à moi, savent exactement ce qu’ils veulent.Je déambule dans le showroom avec cette sensation très particulière que provoquent chez moi les magasins de bricolage : un mélange d’abasourdissement et d’angoisse devant la quantité d’options, de techniques, de matériaux, de dimensions, de finitions et de décisions minuscules dont chacune paraît susceptible d’avoir des conséquences irréversibles sur l’existence future de ma cuisine. Les vendeurs sont déjà à leur poste. Comme il est tôt et qu’il n’y a presque pas de clients, ils vérifient les stocks et discutent entre eux de la journée qui commence : qui est là, qui n’est pas là, ce qui a été livré, ce qui aurait dû l’être, ce qui ne l’a pas été. Une jeune vendeuse blonde explique à son manager qu’un client lui a dit être l’ami d’un de ses collègues, information dont le sens implicite est apparemment : donnez-moi une réduction. Elle demande ce qu’elle doit faire. Le manager, assis devant elle les jambes croisées, lui prodigue avec une attitude doucereusement paternaliste des conseils sur la conduite à tenir. Pendant ce temps, des manutentionnaires font rouler leurs chariots dans les allées et remettent en rayon des articles manquants. Au rayon carrelage, il n’y a personne. Je passe en revue les carreaux Pablo, qui sont trop grands, les Rise Blue, qui ont exactement la taille mais un bleu légèrement trop pâle, puis un mosaïque de bleu marin sur lequel je tombe presque par hasard et qui introduit une nouvelle possibilité dans un système de décision qui en comportait déjà beaucoup trop. Je prends des photos. Je me demande si le bleu est vraiment bleu nuit ou seulement bleu foncé, distinction devenue à ce stade critique.
Je repars sans carrelage bleu nuit.
5 | complément de nom
- La couleur de l’ennui
- Le spectre de la couleur de l’ennui
- L’apparition du spectre de la couleur de l’ennui
- La grotte de l’apparition du spectre de la couleur de l’ennui
- Le fond de la grotte de l’apparitiondu spectre de la couleur de l’ennui
- La lame de fond de la grotte de l’apparition du spectre de la couleur de l’ennui
- Le fil de la lame de fond de la grotte de l’apparitiondu spectre de la couleur
- Le coup de fil de la lame de fond de la grotte de l’apparitiondu spectre
- La violence du coup de fil de la lame de fond de la grotte de l’apparition
- L’explosion de violence du coup de fil de la lame de fond de la grotte
- Le souffle de l’explosion de violence du coup de fil de la lame
- La maîtrise du souffle de l’explosion de violence du coup de fil
- L’énergie du désespoir
- La route de l’énergie du désespoir
- Le code de la route de l’énergie du désespoir
- Le résultat du code de la route de l’énergie du désespoir
- La culture du résultat du code de la route de l’énergie du désespoir
- La crise de la culture du résultat du code de la route de l’énergie du désespoir
- La cellule de crise de la culture du résultat du code de la route de l’énergie
- La division de la cellule de crise de la culture du résultat du code de la route
- Le quotient de la division de la cellule de crise de la culture du résultat du code
- Le système de quotient de la division de la cellule de crise de la culture du résultat
- L’évolution du système de quotient de la divisionde la cellule de crise de la culture
- La théorie de l’évolution de quotient de la division de la cellule de crise
J’ai beaucoup aimé votre 2, Geneviève. Merci !
Merci Emilie.
j’ai beaucoup lu, de vos chroniques. tout tient. c’est formidable. pas lu encore la 5.
ici, ici, j’aurais pu encore entendre parler de ces objets sans valeur qui entraînent le désespoir. mais déjà comme ça, c’est nickel.
Merci Véronique.
« Au Pléistocène inférieur : pourquoi j’ai mangé mon père ? À l’Eucharistie : prenez et mangez, ceci est mon corps. À l’Anthropocène : l’homme a mangé la Terre. » : j’adore
J’avais adoré ce bouquin : « pourquoi j’ai mangé mon père ? » de Roy Lewis je crois
Quelle forte suite, par touche et impression, zoom vers la bassine et devoration du monde,
Et pour la cinq, oui numéroter les lignes, et le gras sur l’entrée pour l’elan, très beau les deux évolutions du déploiement, merci,
C
Merci de cette lecture et la proposition du complément de nom.