#chroniques #00 | Prologue

1. Du monde
Restera-t-il quelques oiseaux ? Silencieuse, la ronce avance sur le monde. Elle colonise les jachères, lance loin devant sur les terres usées des rejets qui font racines. L’entrelacs de ses tiges d’épines, un abri. Restera-t-il quelques oiseaux pour picorer les grains noirs de ses fruits ?

2. Le réel
Sur le plateau du semi-remorque, les fers à béton attachés d’un lien d’une élégante couleur parme. Une pensée pour le pilier de pierre, autrefois dressé au milieu la route pour soutenir la canalisation de la conduite forcée, il a été détruit lors de la dernière rénovation. Le gris brillant des sacs poubelles gonflés. Le grincement du compresseur, dans les tuyaux trois tonnes de granulés de bois livrés pour passer l’hiver. Les brins d’herbe en désordre, le trèfle blanc bruni. Cross caddy en lettres noires sur la portière arrière de la voiture immobilisée. Campagne de gravillonnage, odeur chaude du goudron tout juste coulé. Les freins à disque du cycliste dans la descente. Le vent chaud dans la vallée. Zone bleue, tricher sur l’heure d’arrivée. Sensation de trouver un nouveau souffle en entrant dans le magasin climatisé. L’envergure de l’homme debout au milieu de l’allée, les mains posées sur les hanches, ses coudes pointus. L’enfant sursaute, se retourne brusquement. Ce n’est pas lui qu’on appelle. Le ciel d’un bleu muet, neige sur les sommets lointains. Les roches en bord de route emballées de filets métalliques. Les berces robustes au-dessus des prairies. Le chien n’a pas bougé. Le bruit de l’eau de la fontaine. Une goutte du citron me gicle dans l’oeil. 

3. Chronique
Le mot bourgeois, lu dans la chronique de Clarice Lispector, fait surgir en moi le tableau de Caillebotte, les raboteurs de parquet que j’ai longtemps nommé racleurs de parquet. Racleur de parquet, le métier de mon grand-père avant la guerre. Malade et fatigué après des années de captivité, il était devenu laveur de vitres mais avait gardé ses entrées dans les mêmes maisons bourgeoises. Il était fier de me les montrer quand on se promenait dans le quartier de Montchat. On s’approchait des portails aux grilles ouvragées pour les voir les bâtisses cachées derrière des murs. Au printemps, elles sentaient la glycine et le lilas. A l’automne, la vigne vierge débordait les limites des propriétés et lançait sur le trottoir et jusqu’à nos pieds des lianes souples aux feuilles rouge vif. 
Il m’a fallu bien plus tard découvrir le tableau de Caillebotte pour me représenter la posture de ces artisans au travail, mon grand-père, à genoux, à quatre pattes, suant sur le parquet bourgeois, tirant à lui le racloir pour écorcher le vernis. Les torses musculeux, les bras gonflés par l’effort. 
Je n’ai connu mon grand-père que le bas du dos et le ventre tenus par une ceinture de flanelle qu’il enroulait chaque matin autour de son corps usé. Mais toujours prêt à prendre son vélo et grimper sur l’escabeau pour aller faire briller les vitres aux fenêtres des belles maisons bourgeoises.

4. De soi-même, d’écrire
Un coin de table que je débarrasse avant d’installer mon ordinateur portable. A son côté, un stylo, extra smooth gel bleu ou noir, qu’importe pourvu que la pointe glisse sans effort. Et une pile de feuilles de brouillon. Les faces imprimées barrées et retournées. Sur le dessus la page vierge. Une pile de papier pour griffonner. Non pas écrire mais griffonner. Quand les mains restent suspendues au dessus des touches du clavier, ou se posent en coupe sous le menton pour soutenir une tête lourde, mieux vaut occuper les doigts. Alors je griffonne. Je trace des cercles, des ellipses. Leur adosse des triangles aux angles vifs comme des cris d’enfants en mal d’espace. Tangente des rectilignes héritées de terres plates gorgées de silence. A grands traits je hachure, donne volume, marque cadence, creux se creusent et bosses s’enflent. Une géographie de chaos déborde le bureau.

A propos de Aline Chagnon

Ce qui me passionne dans l'écriture, c'est l'expérience, le chemin.

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