# Le livre comme fiction # 07 Effacement 08 Renaissance

Je ne sais pas si c’est moi qui suis parti ou lui qui a disparu, peut-être les deux en même temps, il est né là, dans les jardins, sa peau de chiffon encore tendre sous la lumière, où les palmiers et les grenadiers gardiens de l’obscurité des hommes murmuraient les jours de Guebli sur ses pages encore blanches ; vent brûlant extrêmement sec chargé de particules fines annonciateur de tempêtes de sable et de poussières opaques d’une chaleur intense, ils croissaient, s’étendaient, devenaient ombres à l’apogée du soleil implacable simplement dans cette lumière incandescente, originelle qui dépouille l’âme jusqu’à la rendre croyante. Ce lieu aime la poésie persane, les histoires de livres perdus, de tribus oubliées, de légendes. Peu à peu des locutions dialectales de nomades sahariens se sont immiscées dans les discussions quotidiennes, dans les commentaires de livres religieux sacrés, vénérés par les deux communautés dont un Unique, le Disparu écrit en judéo arabe, toujours lu en arabe à partir de l’alphabet hébreux, en hébreu à partir de l’alphabet arabe, Œuvre complémentaire, impétueuse, difficile d’accès qui place la fidélité mémorielle au-dessus de tout, attire par son absence, son mystère les chercheurs passionnés d’histoire, les aventuriers, les escrocs, les militaires, les antiquaires, les théologiens, les professeurs, les marcheurs, les rêveurs, les poètes, tous la cherchent avec ardeur depuis des siècles. Ils ne pourraient pas la lire, leurs connaissance sont insuffisantes. On dit que seuls un nombre infinitésimal de grands érudits peuvent l’ouvrir, faire des lectures, interpréter pas uniquement les textes sacrés aux enluminures sublimes gravées sur une matière spéciale papier de chiffon épais teinté couleur safran qui élégamment absorbe les encres avec finesse, mais encore les profanes. Il, voyage dans le plus grand des secrets vers Thessalonique Bagdad Alep Alexandrie Salonique Safed Istanbul Ceuta Melilla Oran Tripoli Benghazi Aden Malte Palerme Byzance à chaque arrêt des savants l’enrichissent par leurs grandes connaissances du savoir, maîtrise de l’art de la miniature, de poèmes, de traités, de calculs astronomiques, de richesse cabalistique, d’odes à l’amour, de pages infinies de philosophie, théologie, mathématiques, littérature, controverses, textes ésotériques, mystiques, pureté du Soufisme, de la Kabale. Aucun d’eux n’affirme l’avoir vraiment vu ni tenu entre ses mains, ni senti son cœur battre, les savants se taisent ; Il, est voyageur du temps et de la mémoire tissés par la trame sans cesse renouvelée des écrits de Saadia Gaon des inédits de Maïmonide de Taqi al-Din Muhammad ibn Maruf de leurs successeurs dans le silence total de ses passages.

On sait formellement qu’il a appartenu à cette petite communauté juive arabe qui n’a pas transité par l’Espagne des expulsions ni par les ghettos d’Europe centrale, ces Juifs là, étaient là, dans le désert saharien avant, depuis quand exactement, nul ne le sait vraiment, peut-être depuis que ce désert a un nom, peut-être depuis la création du Verbe. Ils ne parlent pas français uniquement arabe et judéo arabe sont totalement éloignés de la culture occidentale, ils sont pauvres, très pauvres, ils sont indigènes, ils habitent le mellah, ils ne renient aucun de leurs ancêtres nomades, ils sont les purs enfants de la mystique, de l’esprit juif, ils sont le souffle des Anciens, ils sont restés en communion avec la source de la Loi ; ils suivent et appliquent leur rituel avec rigidité selon des règles antiques millénaires écrites dans leurs livres sacrés, gravés dans la pierre de leurs habitations, insatiables ils enquêtent avec minutie pour retrouver ce qui leur manque, recherche intemporelle pour effacer l’oubli, recueillir la mémoire, la matière immatérielle, l’essence du livre disparu, celui dont l’écriture enflamme, brûle, aveugle, rend fou, Le livre Total, Le livre Somme, Le livre objet, pur, un dispositif infini, un Rite. Je le cherche aussi.

Ils sont partis précipitamment, comme on part quand on n’a pas le choix, quand le monde autour de soi change de visage trop vite. Ils ont laissé des choses, des objets, des habitudes inscrites dans les murs, et des livres très anciens que le sable du M’Zab, poussière ocre rouge, rend parfois à la lumière, traces d’hommes que le savoir obsède ; ils sont les gardiens tutélaires du Livre Disparu, peut-être dérobé par des mains impures. Lentement, leur mémoire s’est enfoncée dans le sable comme une respiration qui s’approfondit jusqu’à rencontrer la douleur des silences. Livres enterrés selon la loi parce qu’on n’abandonne pas ce qui porte le nom de Dieu ; ils les ont confiés à la terre, la genizah du désert, une bibliothèque enfouie dont personne ne connaît l’inventaire, ni l’emplacement exact. Le Disparu est-il enterré là selon la tradition ou en Palestine ou à Alep ou à Byzance ? voyage-t-il encore ? personne ne sait. Ce qui n’a plus lieu d’être transmis s’enterre aussi, la langue, les gestes, la façon de prier dans cette lumière affolante face à cette direction là du ciel aux couleurs irrécupérables ; la transmission devient impossible silencieuse, muette, il n’y a plus personne pour la recevoir, le temps enjambe ce vide, le judéo-arabe disparaît, effacement de toute une culture, d’une ancestralité du verbe, d’une relation communautaire séculaire avec les Ibadites, maîtres des lieux. Ils ne reviendront pas. Ils ne sont plus. Le Disparu quintessence des sagesses orientales, de la beauté architecturale, de l’Amour éternel pour la Vie, pour la Paix Totale des Mondes n’a pas été retrouvé, pourtant il existe.

Je le cherche encore,

Peut-être, est ce une quête infinie, une renaissance,

Peut-être est-il un leurre, il n’existe pas encore, ses pages de chiffon sont vierges, immaculées. Sait-il que demain le construira, lui donnera forme, sens, corps, chaire ? Un auteur remplira jour après jour ses pages si délicates, l’inscrira dans d’autres lieux, le sortira du néant, de l’oubli, du silence pour que sa voix ne meure pas,

Peut-être n’a-t-il jamais cessé d’être écrit,

Peut-être que chaque main neuve et enjouée retrouve sous le sable qui l’a aveuglé une page déjà tracée par une autre main, dans un autre siècle, sous un autre nom ; le sable n’efface pas, il n’annule pas, il poursuit, nul ne saura jamais s’il écrit la première ou la dernière page ou s’il en existe véritablement une ; ce que l’auteur croit inventer il ne fait que le rendre au désert des mondes, miroir de la lumière qu’il s’est appropriée ; ce qu’il croit achever aussitôt refermé se rouvre ailleurs sur une page qu’il n’a pas écrite, dans un imaginaire qu’il ne connaît pas, une langue qui n’est pas la sienne,

Peut-être que le Livre n’a ni fin ni commencement, peut-être est-il l’alpha et l’oméga. Il est repris, réécrit, transformé, transfiguré comme on renoue avec une prière effacée ; ce lien indéfectible qui relie aux signes et à une langue qu’on croyait morte parce que quelqu’un refuse d’être mutique, son écriture la fait renaitre.

« Un livre ne commence ni ne finit : tout au plus fait-il semblant. » S. Mallarmé, manuscrit du «Livre».

A propos de Martine Lyne Clop

J'ai débuté ma vie professionnelle par l'obtention d'une licence en psycho-pédagogie en tant que professeure des écoles, mon mémoire portait sur le langage et la communication, très inspirée dans ma pratique pédagogique par Piaget et Montessori j'ai suivi des enfants autistes, trisomiques 21 ou enfants ayant des difficultés d'expression de langage. J'ai animé pendant sept ans des centres de vacances et de loisirs, accueillant pour la plupart des enfants orphelins issus de l'Aide Sociale à l'Enfance. Décidant de changer d'orientation professionnelle, j'ai présenté et réussi en continuité un DESS en droit privé, un master en systèmes de management de la qualité, une école d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles où j'ai obtenu un master spécialisé en sécurité et risques industriels puis un master 2 en audit social et GRH tout en travaillant pour différentes entreprises. Lectrice assidue, intéressée malgré mon background scientifique par la transmission littéraire, je rencontre lors d'un atelier d'écriture Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m' encourage à publier La barbarie des exils Editions l'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs.

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