#chroniques #00 | Prologue

1| du monde

Comment va le monde ?

Il s’embrase, reste sourd, dérive.

2| le réel

Un air frais parcourt la maison, comme un souvenir réanimé. Cette sensation qui fait du bien.

Peau froissée, drap plissé, visage balafré.

Le bienêtre de l’eau qui coule sur la peau, pour une journée prometteuse.

L’odeur envoutante du café chaud qui se répand dans la maison.

Un baiser volé.

Le dong d’un message sur le téléphone. Y répondre plus tard dans la matinée.

Par la fenêtre, observer les feuilles des arbres frémir sous la caresse de la brise matinale.

Les pétales recroquevillés des fleurs fanées dans le vase trop grand. Tableau pathétique.

Ciel bleu, belle luminosité. C’est encore le matin.

Devant la pile de livres, une carte postale représentant H. Hemingway au travail.

Ventilateur à l’arrêt.

Au loin, le bruit d’un passage de train. L’envie du départ.

Bonjour, tu as bien dormi ?

Le gout de l’avocat vinaigrette dans la bouche.

L’écran lumineux de l’ordinateur sur fond sombre, comme un îlot dans la pénombre.

Le grondement des réacteurs d’un avion qui décolle, bientôt visible dans le ciel.

Observer le va-et-vient des oiseaux nourrissant leur progéniture. Attendrissant.

Reprendre l’écriture au stylo.

Se demander comment ces oisillons ont pu survivre à la canicule.

Le verre d’eau à portée de main, s’hydrater encore et encore.

Se lever de sa chaise, descendre les escaliers, puis remonter avec une gourde pleine d’eau fraîche.

Le frottement creux de la souris sur le plateau du bureau.

Une main passée dans les cheveux. Douce sensation.

Il est temps d’aller déjeuner.

3| blacksquare

Noir. Un carré noir|blacksquare. Un carré noir. Un mur blanc. Un carré noir de 1524x1524mm positionné sur un mur blanc. Un monochrome noir, point. Bilbao, février 2017, musée Guggenheim. Un carré noir, parfait, qui inscrit sa présence au monde uniquement par l’expression de sa noirceur. Je le frôle, l’attaque par le côté, me campe devant lui. Il me met mal à l’aise par sa simplicité, son audace et l’incompréhension que j’en ressens. Je suis perturbée, je me sens dupée. L’envie de passer à autre chose, et pourtant, je reste là, plantée devant ce tableau qui voudrait m’engloutir. Que fais-tu accroché sur ce pan de mur ? Qui t’a donné la chance d’exister, d’être vu, voire reconnu ? Toujours face à cette toile, je me rapproche, me questionne sur la densité de la couleur, sur son rendu mat. Je prends conscience qu’un processus se met en place. Il faut du temps pour se plonger dans la tête de l’artiste et se glisser dans l’épaisseur de la matière, la faire parler, la supplier de révéler son secret. Arrive le moment de la bascule, où le regard se plonge dans un univers vaste, sombre, s’y noie. Autour de moi, plus rien n’existe, uniquement cette intimité que je crée avec le tableau. Mes pupilles se dilatent, font entrer la lumière raffinée du noir réfléchissant. Je cherche du sens et prête une attention méticuleuse à l’auscultation de cette patine noire. Des lignes et des verticales apparaissent organisant l’espace en neuf zones symétriques à l’intérieur du carré noir. Délivré de sa souffrance, mon corps lâche prise, se détend. En se dévoilant, l’œuvre s’ouvre sur une autre dimension. Sur la grille, les carrés de même dimension présentent des subtilités inconnues, offrent à celui qui a su persévérer dans sa recherche une belle récompense. Ainsi, une discrète structure géométrique symétrique m’apparaît. Concentré sur la toile, le regard ralenti. Je peine à réaliser que cette tension entre l’absence apparente d’image et la découverte de cette richesse optique s’apparente avec une forme de perfection, de pureté qui contribue à la force de l’œuvre. Chaque carré possède sa propre identité. Les nuances de noir se révèlent, subtiles, plus rouges en périphérie, plus bleutées vers le centre du tableau. Je reste encore un moment devant cette toile pleine de gratitude pour ce qu’elle vient de m’offrir, une ouverture différente sur le monde. Et dans ce vide qui n’en est plus un, je reprends forme.

4| de soi-même et d’écriture

Sur mon bureau est posé le manuscrit délaissé depuis septembre 2021. Je le regarde, l’effleure, parfois tourne les pages. Il m’envahit par sa proximité. Se réhabituer à sa présence, son imperfection. Prendre le temps de le relire d’une traite, à voix haute pourquoi pas, afin de stimuler le souvenir des mots, des images, des sensations. Douter. Douter de tout. Sa structure, mon écriture, le sens des phrases, l’intérêt du récit. J’ai peur de tout avoir à reconstruire tant j’ai attendu pour le retravailler, j’ai peur de le redécouvrir sous un autre angle. Cette crainte me fige. 

A propos de Dominique Estampes Paillard

Un jour, j’évoquerai l’ici et l’ailleurs de mon existence, j’écrirai ma fascination pour le silence des mots, je dénoncerai l’emprise de mes gènes sur les terres lointaines, je dévoilerai mon doute quotidien, j’évoquerai l’élégance de ma ville de « bord de l’eau » et encore plus mon coup de foudre pour NY, je partagerai ma passion pour l’image, la photographie, je rigolerai devant mes grains de folie, je révèlerai les nuits blanches à écrire, à lire, je dénoncerai le manque de souvenirs de ma ville natale, Casablanca, je ferai la liste de tout ce qui aurait dû, de tout ce qui aurait pu, mais encore plus de tout ce qui a été tout en me délectant du présent. Un jour, peut-être. https://unmondeauboutdurivage.com https://www.instagram.com/hoalen64/?hl=fr

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