#chroniques #00 Juste ce qu’il faut de fraîcheur à des enfants sur une plage

Codicille : 5900 caractères,  pour moi qui écrit dense, s'apparente à une crise du logement sous 40 degrés. Aussi, je bricole : ce qui est en gras compte dans le décompte, le reste non. En une semaine, mieux vaut tailler un baobab que faire pousser un bonzaï, non ?

1| Comment va le monde, monsieur ? (Brise et gonds)

C’est Xavier Georgin qui m’a signalé le Dalloway Day, l’an passé. Il partait du principe que j’étais au courant. Je ne l’étais pas. Pour un peu, il ne m’en aurait pas parlé. Mrs Dalloway a cent ans cette année, m’a-t-il dit, ou quelque chose d’approchant. La vie culturelle tourne autour des commémorations comme le soleil autour de la terre avant Galilée. Voilà ce que j’aurais voulu lui répondre, mais il avait déjà enchaîné en précisant que nous étions dans les parages du Dalloway Day. C’est-à-dire qu’elle va acheter les fleurs elle-même un 13 juin 1923. Mrs Dalloway a cent ans ? Je m’en fiche comme d’une guigne : Clarissa, elle, a pour toujours la cinquantaine. Elle reçoit le treize juin pour l’éternité. J’ai laissé Xavier sur cette petite place où nous aimons à nous retrouver pour boire du café et parler des livres, et j’ai filé Gare du Nord. Pendant le voyage, j’ai réalisé que j’avais semé des Mrs Dalloway (en version originale et dans trois traductions), dans les différents lieux qui m’abritent depuis vingt ans. Pas un encore dans ma dernière bibliothèque. En sortant de la gare, j’ai foncé froncer le nez à la librairie, en chatte anglaise chipotant avec son ronron. Pas de VO en rayon, et une version française sans éclat, selon moi (Suis-je snob ? pourrais-je me demander à la manière de Virginia). Mais l’urgence était si grande de faire tenir le livre dans les 24 h du Dalloway Day, que je l’ai acheté sans tarder, sans non plus trouver dans ce volume imposé prétexte à remettre, à renoncer, à me dégonfler et j’ai commencé dans la rue, comme, avec le pain, on attaque le quignon sur le chemin de la maison.

Mrs Dalloway dit qu’elle achèterait les fleurs elle-même. Car Lucy avait déjà bien assez à faire, les portes devaient être sorties de leurs gonds, les garçons de Rumpelmayer seraient là d’une minute à l’autre. Et puis quelle matinée ! se dit Clarissa Dalloway, juste ce qu’il faut de fraîcheur à des enfants sur une plage.

Dès la troisième phrase, les portes sortent de leurs gonds. Tout est grand ouvert et je me tiens sur le seuil du courant d’air, avec la jeune Clarissa, les vieilles mégères ivrognes et ce voisin qui la regarde sans qu’elle le sache (à moins que…). Cette fraîcheur est bien enviable cette année. Celle du matin de Londres, celle de la brise du bord de mer dont le souvenir s’invite dans les rideaux à peine le présent installé, quand je dois ruser pour ne pas m’endormir en lisant dans ma chambre aux volets clos. Mais la fraîcheur qui fait le plus défaut dans cette canicule de juin, c’est celle de la parole phatique qui pouvait lier simplement ensemble la pluie et le beau temps sans que la politique s’invite dans ces modestes rencontres d’ascenseurs, de transports en commun, de queues dans les magasins. Un auteur que j’estime a banni de son entourage virtuel quiconque évoquait d’autres juins torrides. Il ne peut voir là que minimisation ou mépris de la chronique d’une mort climatique dès longtemps annoncée. Il est pourtant bien humain de se ressouvenir de ce qui ne nous a pas tués. Cette évocation sans catastrophe ne nie pas la catastrophe, mais la remet, puisqu’elle sera toujours là demain et d’ici là, au moins, nous permet d’échanger quelques paroles, un souffle d’air. Nous pourrions par culpabilité nous en empêcher. Les fleurs de Clarissa, non plus que sa réception ne ramènent à la vie l’enfant de Lady Bexborough. Elles ne le tuent pas non plus. Comme Socrate joue de la flûte, je relie Mrs Dalloway, c’est ainsi que va le monde, la vie, Londres, ce moment de juin.

2| Réel, réel, réel (By the flower herself)

10h. Restes du rosier Ronsard

11h. Lauriers roses roses

12h. Mûres et une framboise

13h. Par les racines jaunes, orange et violettes

14h. L’acanthe et Lenôtre

15h. Des fleurs fanées

A propos de Emmanuelle Cordoliani

Joue, écrit, enseigne, met en scène et raconte des histoires. Elle a été décorée par Beaumarchais ( c'est un raccourci mais pas une usurpation ) et elle travaille avec la même équipe artistique depuis des lustres ( le Café Europa ) ce qui fait sa fierté et sa joie. Voir et explorer son site emmanuellecordoliani.com

3 commentaires à propos de “#chroniques #00 Juste ce qu’il faut de fraîcheur à des enfants sur une plage”

  1. Oh, comme je compatis, Emma. Moi aussi, je me retrouve parfois avec des textes un peu larges, pas faciles à porter. Le temps de quelques notes pour m’expliquer, à moi-même, ce que je comprends de l’atelier, de ce que je vais y faire, de l’exercice, de ce que je vais bien écrire (entrer autres notes relatives à ce que je fais, vois, entends, lis, etc.)… ben voilà : bourse de caractères épuisée… Et je n’ai toujours pas commencé.
    Sinon, j’aime beaucoup ces croquis. De belles notes de couleur et de fraîcheur. On en redemande.

    • Cher Will,
      C’est un encouragement certain de te voir ton signe dès ce #00 et de savoir qu’un nouveau sujet nous réunis. En dix ans, je ne suis pas sûre d’être parvenue jamais à ce geste que F. appelle « Fatiguer l’écriture ». Toujours quelque chose s’épuise davantage que se fatigue… mais j’en suis venue à de plus grands formats et compte persévérer. Je crois pouvoir trouver un équilibre en reportant le trop-plein des chroniques vers mon blog… à tout bientôt, en tous cas.

  2. Bonjour Emma,
    Ah, la question des bornes, des limites, des rythmes comme tu l’aimes ! Et là encore tu nous en régales, des quart d’heures qui durent une heure en six ravissements, et un aphorisme qui demande déplis de deplis,
    Ne change rien, on adore, si inspirant pour la scolaire de par ici, on en fera craquer chaque miettes,
    Cat

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