chroniques #00 | prologue

1

Comment « tenir debout » dans la chaos du monde ? En opposant, vaille que vaille, une « inaltérable humanité ».

Albane Gellé, Si je suis de ce monde, 2012
Marie Ndiaye, Trois femmes puissantes, 2009, (Khady Demba)

2

Les mains de Sa-Ra qui font des ronds sur ses cuisses, obsessionnellement. Frôlement doux du velours

Le bruit de la clim et par les grandes fenêtres des arbres fleuris dont je ne connais pas le nom

Route de Bologne, une voiture sans permis à 30 à l’heure. Je la dépasse

Malgré les fenêtres fermées, odeur de brûlis

A la radio, il est question de foot. Sur le siège passager, « c’est l’heure du message du septième ange de l’Apocalypse ». Usine de Matouba

Odeurs sucrées de fleurs (ylang-ylang, mais il est tôt encore, ou jasmin) et de mangues suries

Sous le hangar à bananes, suspendu à un crochet, un pantalon oscille au vent. Tout autour, la terre brûlée et les citronniers

Chemin du retour. Je croise un homme, on se dit « bonsoir ». Plus loin, deux femmes, à distance l’une de l’autre, je le sais, mais je les ai perdues de vue

Pick up chargé de choux et de christophines

Ciel gris, chargé, par la porte. Dessous, le volcan

Rumeurs de conversations, de cris d’enfants autour de la maison. Une portière claque

Retourner la peau de la mangue et croquer les cubes frais et orangés

Sifflement de la cocotte-minute bruit sourd du lave-vaisselle voix d’Hélène Cixous posée sur le plan de travail, en bas un enfant appelle son père

Le jour tombe et l’igname est cuit, blanc et fumant

A travers le vert sombre des grands arbres, des taches encore claires– ombres chinoises sur le gris pâle du ciel – le quartier s’est tu

Encore un peu de ciel un peu plus clair entre les branches, quelques feuilles se découpent encore, la nuit gagne

De l’autre côté de la vitre, il fait nuit noire. Ciel et végétation tout à fait engloutis. Plus que mon reflet, celui de l’ordinateur et de l’armoire sur l’écran de la fenêtre

Fermer la baie vitrée sur les lumières du quartier

Deux morceaux de scotch derrière une carte postale

Noyer ses pensées dans la soupe du soir. Sonnerie du téléphone

Le bruit des grenouilles et des bêtes de la nuit. Ronronnement des petits ventilateurs sous l’ordinateur. Un cri en bas chez la voisine

« @N.D. ? Tu es avec nous ? » (Message WhatsApp)

Bruit de ta voiture dans la cour, et les grenouilles autour

La lune toute ronde, invisible, découpe la forme des nuages

Sous l’interrupteur du volet roulant, les irrégularités du mur blanc, ça fait comme des veines

3

Une petite trouée de lumière dans la chambre obscure et dense de silence.

C’est un petit rectangle de lumière, une fenêtre sur le ciel, et la mer, et le soleil et le vent. C’est la lumière de ce paysage qui me happe tout entière dans ce tableau. Absorbée. Et le regard droit devant de la jeune fille. Ce n’est pas l’attente. Et le vent que je sens sur ma peau et dans mes cheveux. Celui-là même qui lui fait tenir son chapeau pour qu’il ne s’envole pas. Et ce dos droit face à ce même vent. Puissance et douceur à la fois. Petite tache rose clair rose pâle rose doux dans l’éclaboussement du soleil et le bleu de la mer et du ciel, pâli. C’est écrasant si l’on y prend garde. Le soleil tout entier là, sur la toile, éblouissant de lumière la mer et le ciel et les falaises de calcaire. On en oublierait de regarder l’ombre à ses pieds. Et pourtant, en la regardant cette ombre, à ses pieds, je mesure à quel point elle est vivante dans ce paysage de vent et de lumière.  Je ne sais plus comment elle est arrivée, la jeune fille rose au chapeau, mais elle m’a suivie. Partout. Une petite trouée de lumière dans la chambre obscure et dense de silence. Un fragment de beauté. De puissance et de douceur.

4

Une longue planche de bois qui repose sur un meuble de rangement et deux tréteaux. Sur la partie gauche de ma table de travail, face à la haute fenêtre qui donne sur des arbres plus hauts encore et une végétation dense, mon ordinateur. C’est autour de lui que gravite ce premier espace. Un globe lumineux qui diffuse une lumière insuffisante pour lire. Et de part et d’autre de l’ordinateur, une pile de romans de Lyonel Trouillot, la pile d’essais en cours, la pile de recueils de Henri Michaux. Tout à fait à gauche, la pile du lycée : des chemises de rangement, des papiers, les cours. Sur la partie droite de la longue table, mon espace de création : une double page du Monde Diplomatique pour protéger le bois de la table, des feutres et des crayons à papier dans des bocaux en verre, mais aussi de la colle, des petits bouts de papier dans une boîte en plastique, des feuilles de gommier rouge sur une petite assiette tachée de peinture rose, jaune et bleue, les feuilles et carnets de collage. Dans le prolongement de cette longue table, perpendiculaire, un autre table en bois plus petite et dessus : aquarelle, pastel, pile de carnets, et de livres : Camus, Antoine Emaz, Albane Gellé. Cet espace, c’est mon île dans l’île. Un territoire à soi où le bonheur de vivre est total.   

5

« L’odeur de la peau humide. L’odeur des copeaux de bois. L’odeur du lait caillé. L’odeur des joncs frais. L’odeur indigo de l’encre, une odeur abysse. L’odeur du fenugrec. L’odeur de l’alchimie. » (Ryoko Sekiguchi, L’Appel des odeurs)

Et vous, quel serait votre inventaire d’odeurs ? (inventaire d’odeurs de la journée, d’un personnage, d’un lieu, d’un souvenir…)

A propos de Émilie Marot

J'enseigne le français en lycée où j'essaie envers et contre tout de trouver du sens à mon métier. Heureusement, la littérature est là, indéfectible et plus que jamais nécessaire. J'anime des ateliers d'écriture au lycée et maintenant un peu ailleurs. C'est l'horizon mais beaucoup de chemin encore !

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