1 •
Un monde qui entrouvre un volet sur la branche et l’air frais semble rêver sa guérison

2 •
Carrefour Route de Buvin, chemin des Peintres, chemin de Combelettes, le 8 juillet, à sept heures
Sur le chemin des Peintres, une apparition rare, une piétonne, tête penchée vers ce qui ne ressemble pourtant pas à un téléphone, habillé d’un short blanc et d’un haut clair, les bras et la tête nue, elle porte dans le dos un trépied pliant, quelques pas, elle s’arrête, elle reprend et s’arrête à nouveau, aux arrêts je vois mal ce qui l’occupe, puis elle arrive au niveau de la route, regarde avant de s’engager dans la montée de Combelettes. Elle a en main de quoi dessiner, cela explique les je comprends les arrêts et regarde autrement le siège pliant en bandoulière. Dans la montée à son passage, un chien aboie, et un peu plus haut un autre. Des voitures passent à intervalle régulier, elles arrivent derrière moi, vont en direction d’Aoste et son usine à jambons crus. Cette usine y a été installée pour l’ambiguïté qui en résulte en matière de nom de jambon. Le soleil levé depuis une heure et demie est déjà haut au-dessus des montagnes du Bugey, et je pense comme toujours aux enfants d’Izieu cachés là-bas à mi-pente, à la dénonciation qui les a condamnés, le malheur encore à vif. Les falaises à cette heure sont grisâtres dans le vert-noir des pentes, ce soir le soleil couchant s’y reflétera dans une débauche de teintes variables et innombrables. La montée des Peintres porte bien son nom au Pays des Couleurs. La chaleur est présente, mais agréable, un pylône électrique, l’ancien poteau de téléphone et l’ensemble de fils disparates cadrent le ciel et les champs, celui de maïs aux feuilles qui résistent, le pré fauché, le champ moissonné et les haies vives. Les oiseaux se répartissent l’espace sonore, Montée des Peintres une tourterelle, dans les arbres au long de Combelettes un duel de merle et une fauvette à tête noire. Dans le haut, un chien aboie.
3 •
La nuit s’offre. À nous de nous glisser en elle. Pour éviter l’insomnie, l’une choisit de ne pas se coucher. Entre deux et trois heures finalement elle s’endormira. Vers six heures elle se retournera pour se rendormir une nouvelle fois. Au matin lui viendra l’image d’une nuit réussie. Sa méthode : Fuir l’insomnie en la tuant ! Abrutie du besoin de dormir, quasi comateuse elle titubera vers son lit. Elle s’allongera. Elle savourera la sensation de son corps équilibré dans le moelleux du matelas. Elle s’endormira comme pour une sieste. Une autre au contraire qui se couche à une heure raisonnable, accepte d’avoir sommeil, ressent la fatigue du jour sans l’occulter, façon sage d’aborder la nuit. Il n’est pas minuit au premier éveil. Elle en conçoit un peu de déception. Il est si tôt, elle n’a pas dormi plus d’une heure et quart. Allons, allons, retourne-toi, écoute un peu la radio et rendors-toi ! Elle obéit à ses propres injonctions et atteint deux heures par étapes. L’heure où elle n’est plus sûre d’avoir la ressource de dormir une troisième fois. Elle se lève et parcourt les pièces. Elle boit, parfois croque un fruit sec. Elle se pose et lit quelques mots dans un livre. La lumière lui brûle les yeux. Dans le noir, elle se contraint à s’allonger. Allongée, déjà lassée de ne rien faire, elle laisse venir le rêve. Les images à poursuivre le plus loin possible, en légèreté, sans volonté précise. Ainsi, il se peut que le rêve la rendorme. D’autre fois la radio lui susurre des histoires dont elle n’entend que rarement la fin. Elle ouvre les yeux, cette fois il est quatre heures ou un peu avant. Les deux heures les plus longues sont devant elle. Elle en fait ce qu’elle peut. Une piste étroite ou une rivière tempétueuse. Un passage en forêt ou un naufrage en mer. Lever. Coucher. Lumière. Noir. Boisson. La lecture n’est pas possible. Un jeu. Un autre. Écouter le silence. L’infime du bruit. Assise. Un podcast déjà écouté pour ne pas se distraire. Vers six heures enfin ne plus savoir l’heure sauf qu’il est matin et sombrer. À huit heures trente, le signal résonne. Le jour dissipe la nuit sans la commenter. Elle essaie de ne pas penser Quelle nuit ! Elle repousse l’envie de dire Mauvaise.
4 • la poète énervée
(…) je revêts la chemise
on la passe à mes bras mes bras dédoublés
on la passe à ma tête ma tête décoiffée
les musiciens approchent
je les entends
leurs pieds marquent la mesure
les notes vrillent ce qui
de femme transmue et animale
mon corps couvert de poils s’endort (…)
5 •
En fin de journée, nous ouvrons les locaux de la colonie fermés depuis des mois. Je fais mon lit et y pose un drap, je déroule un duvet et commence à me déshabiller, elle est là ! Elle apparaît comme un mouvement d’abord, puis dans une immobilité inquiétante, elle est figée à mi-hauteur. D’un noir des plus sombres sur la vieille peinture, le corps compact vaguement rond, brillant, sa taille déroute l’imagination, ses membres se déploient depuis l’abdomen répugnant et s’amenuisent jusqu’à sembler des griffes, vision de désastre, la terreur dépasse les mots, vue brouillée, confusion de la pensée, paralysie. La bête détestée fascine mon regard qui détaille sa forme, cherche à distinguer ses yeux — la peur est mauvaise conseillère et vous fait faire les mauvais choix — je vois à présent qu’elle est velue et épaisse, l’angoisse me contracte le plexus, j’ai un haut-le-cœur et un désir de fuite m’envahit alors que mes jambes sont en coton, que mon cœur bat des records d’affolement, raide et alourdi je remets un vêtement pour me couvrir au mieux et rapidement, je réussis à quitter cette chambre qui devrait être la mienne pour les trois prochaines semaines, cette fois je hurle, et hurle plus fort jusqu’à provoquer l’arrivée de deux ou trois qui dorment dans les chambres à côté. Quoi ? Où ça ? Rien, il n’y a rien. Je bafouille un Là, là, elle y était, énorme, si poilue et si grande, Non je ne dormirai pas dans cette piaule, Non, il n’en est pas question, je repars s’il le faut, c’est elle ou moi ; je hoquette et m’étrangle, les yeux rouges et les mains qui se tordent, rien ne peut venir à bout de mon état ; le responsable explique que changer les chambres à minuit n’est pas une bonne idée, une chambre seule il n’y en a que quatre, ce sera celle-là ou être la troisième dans une chambre de deux, ce n’est pas souhaitable, je dois prendre sur moi, me calmer, revenir sur terre et relativiser, ce n’est qu’une… — pourquoi faut-il qu’il prononce ce mot, détesté autant que la bête — et il termine par Ce n’est pas si grave ; je le déteste lui aussi. Il insiste, soupire. On verra demain. Au petit déjeuner. Quand j’aurai l’air ridicule et stupide. Je cède, rentre dans la chambre et assure que Non je ne crierai plus, que Oui j’ai bu un verre d’eau, que Non je ne partirai pas, que Oui on verra demain. Une fois seule, je tape sur les murs, secoue mes draps, tire mon lit, vérifie ma valise, ferme les portes de l’armoire, pousse la table carrée, recommence, et une troisième fois. Mon ennemie me nargue depuis un endroit incertain. Je l’imagine en embuscade, capable de me sauter au visage, de me mordre ou me piquer en injectant son puissant poison — qui me tuera, c’est sûr ou tout du moins qui me fera souffrir au delà du supportable ; Je panique à nouveau, sangloter en silence me coupe la respiration, je secoue mon drap une dernière fois et me roule dedans en boule, le plus loin possible du mur, mon visage dans le tissu, je suffoque, incertaine de mes sens, horrifiée à chaque retour de la vision — la bête qui se découpe sur le mur, trou noir de menace — et la nuit sans fin commence.