.01
UN MONDE QUI SE
DÉFINIT EN QUINZE MOTS
DANS LA NUIT EST
L’ÉBAUCHE D’UN RÊVE
.02
[texte de substitution. le carrefour, il me faut d’abord m’y rendre]
Le gamin de quatre ou cinq ans assis sur le porte-mioche du caddie, qui, miaulant quelque chose (en danois, norvégien ?) pointe du doigt un article en rayon – j’ignore s’il s’agit d’une barre chocolatée, d’un paquet de chips ou d’une salière de un kilo (une chose est sûre, ce ne peut être que trop salé, trop sucré, trop gras, pas assez manger-bouger, dangereux pour sa fertilité future, son endurance à s’adapter à des chaleurs de 50 °C en février, ou son aptitude à travailler plus pour gagner plus, jusqu’à ce que mort s’ensuive et que sa productivité trois fois bénie connaisse son terme). J’observe son tressautement d’excitation et les coups de pied qu’il envoie, ce faisant, dans le bide de sa mère. Je note mentalement son faciès extatique dans l’expression de ce désir d’acquisition (quatre ans, déjà consommateur, déjà prescripteur, two points – level 5 : FIGHT !). Je me dis (je le fais sans perfidie, seulement parce que c’est évident) que la pureté de son expression (en cela qu’il ne triche pas, qu’il fait preuve, en cet instant, d’une absolue sincérité), déforme ses traits au point de lui faire porter un masque difforme, monstrueux ; je me dis que si je le filmais là, maintenant, pour lui repasser sa propre image dans une dizaine ou une vingtaine d’années, le petit garçon aux beaux cheveux d’or, grandi, ne pourrait que porter jugement sur ce comportement, se renier lui-même. L’enfant n’appartient-il pas exclusivement à l’adulte qu’il esquisse ? Je ne le fais pas, car je suis une incarnation de la mansuétude.
.03
retentit la nuit
la plainte
de bêtes qui souffrent
.04 | auto.portrait en poseur littéreux
Je ne déteste rien tant que les sentiers qui mènent à une impasse : ils sont comme un échec personnel. La phrase de Philippe (Pline) Léotard : Pas un jour sans une ligne. Relire est feuilleter un album sans fin : je lie les différentes sections de ce que j’écris au paysage que j’avais sous les yeux lorsqu’elles ont vu le jour. J’aime écouter le crissement de la plume sur le papier : musique apaisante. J’aime les auteur.es dont la langue a sur moi un effet pernicieux. J’aime m’arrêter au hasard d’un périple, sortir un carnet et laisser quelque chose éclore du vide. Quand je marche, j’écris plus loin. Voyager me manque en cela que l’écriture naît du déplacement. Je suis un casanier repenti. J’ai longtemps copié les auteurs admirés dans l’espoir que cela me mène à moi-même. J’admire l’écriture blanche d’Annie Ernaux, j’envie cette économie dont je suis incapable. J’aime pousser la lecture jusqu’à l’endormissement. J’ai un mal fou à faire comprendre à mon entourage que lorsque j’ai les yeux dans le vide, je ne rêve pas, je bosse (et je ne suis pas « disponible »). J’écris pour être au monde. J’écris pour échapper au monde. Je nourris une passion coupable pour l’improductivité. J’estime qu’une journée où je n’ai rien écrit est une journée perdue. Les contradictions m’agacent lorsque je les constate chez les autres. J’écris ce que je rêve. J’aime regarder le ciel. J’ai toujours le sentiment que les gens s’engouffrent dans ma vie pour me retenir d’écrire. Je me trouve parfois beaucoup trop obsédé par la musicalité de la phrase. Enfant, j’écrivais pour protéger le trésor caché derrière mes prunelles. J’écris parfois en imaginant la posture du corps de mes amis dans l’écriture : Thomas, Arthur. Je rêve que j’écris. Je redoute que l’écriture ne soit en moi qu’un prétexte à l’exercice de la misanthropie. La page blanche ne provoque aucune angoisse : je vais y plonger comme dans un bain (révélateur). J’ai toujours la flemme de m’y mettre et ne m’arrête que par contrainte. Parfois, je ne le fais pas.
.05 | gros & facétieux
J’ai quatre ans peut-être (je n’en sais plus rien, je ne tenais pas de journal à l’époque). Je suis gardé par ma grand-mère. Un mercredi après-midi, elle m’emmène au zoo. Je ne sais de quel zoo il s’agit. C’est en région parisienne. Je porte des vêtements hivernaux. Je ne veux pas lâcher sa main. Même lorsque je n’ai aucun animal sous les yeux. Les animaux sentent. Une odeur forte, âcre, qui me dégoutte et m’effraie. Quelque chose de l’instinct m’informe, par la violence des odeurs, que le danger est partout. Nous longeons l’enclos des éléphants. Bête énorme. Peau à l’aspect terrifiant. Poils. Ma grand-mère insiste pour que nous restions un peu. Elle dit que l’éléphant est un animal pacifique. Que c’est un mammouth qui a enlevé son manteau. Qu’il ne mange que de l’herbe et n’est jamais méchant. Dans un mouvement lent, placide, avec une sorte d’assurance volontaire, au-dessus du grillage de l’enclos, l’éléphant lance sa trompe dans la direction de ma grand-mère, qui a un petit sursaut effrayé. (Je t’en donnerai, du pacifisme). Puis la trompe agile échoue lourdement sur ma tête blonde, s’empare de mon bonnet, que je vois disparaître avec effroi dans la bouche de l’animal. C’est ma tête que l’éléphant vient de croquer, le haut de mon crâne d’œuf, décapsulé d’un coup de trompe, me voilà la cervelle gobée et je n’ai plus que mes yeux pour pleurer. Le gardien du zoo nous assure qu’il tentera, dès le lendemain, de retrouver ledit bonnet dans les déjections de l’animal. Pas sûr de tenir tant que cela à le récupérer.
(Peut-être cet éléphant vit-il encore, qu’il sache que je le pardonne. J’espère qu’il continue à bien se marrer en faisant des blagues).