#chroniques #02 | Quelqu’un

1.   Le monde

Comment chanter sans un corps à aimer ?

2.   Autour de l’homme

Armoires fermées, blanches, une bande boisée couleur poignées. Sur la fenêtre, des draps jaunâtres empêchent la lumière d’éclairer trop brusquement le lit. Paroi de bois. Le thermomètre indique 28 degrés. Le radiateur est éteint. Sur une planche, un cahier ouvert, un stylo, des haltères bleus, trois kilos, cinq kilos, un dessin d’enfant. Sur la table de nuit, Courier international, un article sur Bollywood, des acteurs en devenir qui se rêvent stars et qui végètent aux alentours des studios. La lampe est éteinte. Le lit : sale. Un corps d’homme, très blanc. Un corps de femme, tout aussi blanc. Accélérer le mouvement. Le velux est ouvert sur un ciel nuageux. Une machine pour faire du sport, noire : on a posé sur elle un élastique. Le mur est blanc. La porte est ouverte sur un escalier, d’autres portes, un piano électrique. Un miroir. Le mur blanc dans le miroir puis encore les armoires, encore la fenêtre, la paroi, la table de nuit et les deux corps, toujours plus blancs.

3.   Impressions parisiennes

C’est un et ce sont plusieurs livres. Ce sera un pavé. Comme en soixante-huit. Cela s’appelle et s’appellera Impressions parisiennes. Chaque année, je monterai à Paris. Je n’y ferai pas fortune. J’y prendrai la température. Je serai un sempiternel touriste. J’écrirai dans un carnet jaune. Assis sur un banc, attablé dans une brasserie, couché dans ma chambre d’hôtel, j’écrirai. Je prendrai des photos. J’aurai l’air d’un touriste ordinaire : musées, monuments, théâtres et gueuletons. Je serai un touriste ordinaire. Cela dure ou durera trois ou quatre jours mais ce sera chaque année. Cela ne sera pas toujours aux mêmes dates mais c’est au printemps que Paris m’attire. Il y aura aussi des chansons, parce que ça vient tout seul dans la tête, en lisant le nom des places, Place Dauphine, Place Blanche, Place de la Bastille, et les poètes aussi seront là, en statues, en vers d’oreille, Le sang de votre Sacré-Cœur m’a inondé à Montmartre, en petites rues qu’on croise à l’improviste. C’est et ce sera un livre de marcheur. Chaque année, je sortirai une seule fois de Paris, je poserai le pied à Neuilly, à Pantin, à Charenton. Je rencontrerai des Parisiennes qui me feront visiter des lieux insolites et me prendront en photo devant des sculptures ignobles. Je reviendrai soulagé. Je retrouverai le calme de ma campagne romande. Je ferai un livre, je ferai des livres à partir de tout cela, et un an plus tard je repartirai pour Paris en TGV, je chercherai un nouvel hôtel, me m’achèterai un nouveau carnet jaune, je piquerai le stylo de l’hôtel pour écrire et mon livre deviendra chaque année plus touffu. Un jour peut-être, je saurai me repérer. Ce jour-là, le livre sera fini. Mais je ne sais me repérer nulle part. Le livre ne fait que commencer.

4.   Journal d’écriture : Roman photos

Je veux saisir l’instant précis où l’on passe d’une photo à la suivante, après combien de circonvolutions, selon quel saut, avec quelle logique invisible. Je pensais que ce serait long, ce passage, mais c’est souvent très court (trop ?). Je veux saisir la continuité derrière la rupture, le temps qui passe entre deux flashs. Je veux saisir l’homme derrière l’appareil-photo mais que ce ne soit pas moi. Je veux saisir le son des images. Je veux saisir la présence des absents, les fantômes d’appartement, les désirs, les regrets dans le bois, dans la terre, sur les routes, partout où je fus. Est-ce saisir que je veux ? Toucher serait suffisant. Est-ce que je veux ? À peine.

5.   L’envers

Il manque quelqu’un. Cela s’écrit-il, ce quelqu’un qui manque ? Empêche. Cela s’empêche. Je m’empêche. D’écrire. De trouver ce quelqu’un qui manque. On touche au but, on le frôle, il s’en va. Pêche. Le poisson est trop beau pour l’hameçon. Le pêcheur pressent qu’il ne veut pas que le poisson soit pêché. Il tend un fil au-dessus de l’eau mais jamais le fil ne pénètre sous l’eau. Qui s’est noyé ? C’est cela qu’il faudrait écrire : ce qui se trouve sous l’eau. Mais rien ne se trouve. Les poissons meurent de n’être pas pêchés. Les sirènes. Il y a, je le pressens et je m’en empêche, de la cruauté dans cet envers de l’écriture, de la violence, de la mort. Il faut se méfier de l’eau qui dort, dit-on. Je rêve de réveiller l’eau mais m’en garde bien. Je ferais un bon gardien de prison si le prisonnier était moi-même. Moi-même enfermé en moi-même. Quelqu’un passe. Personne ne s’arrête. J’écris ce qui passe pour éviter que s’arrête ce qui ne s’écrit pas. Et je n’arrête pas d’écrire pour que ce qui passe ne s’arrête pas. Le poisson meurt. Les sirènes continuent à faire semblant de ne pas exister. Quelqu’un manque.

A propos de Vincent Francey

Enseignant, chanteur et clarinettiste amateur, je vis dans la région de Fribourg, en Suisse, et suis passionné de lecture et d'écriture depuis toujours, notamment via mon site a href="https://www.lie-tes-ratures.com/">lie tes ratures mais aussi sur un blog né à la suite de l'atelier d'été sur la ville : fribourgs.com. Auteur d'un livre autoédité, Je de mots, dictionnaire intime, je suis également présent sur YouTube pour, entre autres expérimentations, y parler de mes lectures.

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