– qu’elle était une poétesse majeure et qu’elle a disparu sous la bombe, mettant aussi fin à tout un courant littéraire qu’on appelle aujourd’hui le préapocalyptique, qu’elle était plus que ça bien sûr pour ses proches ou devrais-je dire pour sa proche, c’est-à-dire moi, Vertueuse Shimoniki sa compagne, qu’elle était la figure majeure de la poésie de la poussière, c’est bien comme ça qu’on parle du préapocalyptique de nos jours, et qu’elle est devenue en un instant, ce 13 août 2042 peu après midi, de la poussière de poésie et que moi aussi, du coup, je suis devenue en cet instant une autre sorte de poussière, une poussière de poussière, parce qu’au final, il s’agit là ni plus ni moins d’une histoire de poussières, alors quand la pluie ruisselle et que les larmes coulent, cette poussière devient boue et tout le monde sait que c’est avec la boue qu’on modèle un homme, une femme et une poétesse
– et surtout, je dois dire que Charlize Yokeyosheda, c’est son nom et j’espère que le lecteur aura bien pris conscience de qui il s’agit, n’aura pas toujours été une poétesse de renom, je veux dire que quand nous nous sommes connues, elle gribouillait encore ses vers sur un coin de nappe en papier dans le petit restaurant syrien où nous aimions nous retrouver après les cours de fac et que si elle était déjà poétesse, personne ne la connaissait alors, juste moi, et surtout moi, parce qu’elle n’a jamais eu de parents, de frères, de sœurs, de cousins et cousines, ce que je veux dire c’est que si tout le monde sait maintenant que la grande poétesse Charlize Yokeyosheda a disparu sous la bombe, il n’y a que moi qui l’ai connue avant qu’elle ne soit celle que tout le monde connaît aujourd’hui, qu’elle soit la même personne dont parlent les manuels d’histoire de la poésie moderne pour expliquer ce qu’était le courant préapocalyptique
– de même, il faut considérer que Charlize Yokeyosheda et moi, nous ne vivions pas en vase clos, que nous ne fréquentions personne, c’est même tout le contraire, nous avions une vie sociale riche mais personne dans toutes nos relations n’a jamais su qui elle était vraiment, c’est important de le dire parce si la poétesse a conquis tout un univers à travers les mots qu’elle a écrits, voire même déclamés dans le vent du désert, la personne qui abrite l’artiste, celle qui mange, qui boit, qui dort, qui aime aussi, celle-là a vécu dans un univers que certains pourraient qualifier de réel, même si la réalité n’a rien à faire dans ce propos, un univers de matchs de foot le dimanche matin, de balades en forêt sous la pluie, de cours d’écriture dans une salle de la bibliothèque Takeda, d’apéros avec les voisines, de séances de ciné-club à la maison de quartier, c’est important de dire ça parce que Charlize Yokeyosheda avait mille reflets
– qu’alors, même à cette époque, elle aimait s’arrêter non pas de vivre mais d’être, elle aimait s’arrêter et regarder autour d’elle comme si elle avait le pouvoir de figer le temps et, elle-même, d’en sortir pour regarder tout autour, pour sentir les choses, les gens, les effluves de sentiments, de sensations, pour voir comment la terre tournait, non pas toute la terre, parce que Charlize Yokeyosheda était une humaniste avec un petit h, elle ne regardait guère plus loin que ce que ses yeux lui autorisaient mais elle avait ce pouvoir-là de tout arrêter autour d’elle pour porter son regard sur ce que la course du temps interdit de distinguer à la plupart d’entre nous et elle regardait l’oiseau, le vent, l’arbre, le cycliste, l’enfant dans le bac à sable, et c’est pourquoi je me dis qu’elle a certainement vu la bombe tomber, qu’elle a certainement arrêté le temps avant même que la bombe n’explose, qu’elle l’a vue, qu’elle savait
– et puis si je sais que la poétesse a disparu ce jour-là, la poétesse que tout le monde connaît, tout comme j’ai moi-même disparu, moi la première lectrice de ses poèmes faits de poussières, je sais aussi que Charlize Yokeyosheda ne s’est pas complètement effacée comme j’ai moi-même survécu à la bombe et me réinventant dans un autre monde, un univers postapocalyptique parce que je n’ai pas eu d’autres choix, parce que je ne sais pas arrêter la course du temps, alors je me dis parfois qu’elle est peut-être restée figée dans la seconde d’avant l’explosion mais je pense que non, je pense qu’elle est là, à côté de moi et que nous poursuivons notre vie commune et qu’elle a seulement cessé d’être une grande poétesse, ou alors qu’elle est devenue une poétesse si grande qu’elle en est maintenant invisible sauf pour moi qui la voit encore comme je l’ai connue, à gribouiller un coin de nappe en papier, et que nous avons survécu, et puis que la vie continue
Note : à l’écoute de la proposition, j’ai tout de suite eu en tête le texte de Gertrude Stein dans lequel, sous le nom d’Alice Toklas (sa compagne), elle écrit un livre sur elle-même (Gertrude Stein) avec ce regard décalé et centré sur elle qui colle si bien au texte de Sophie G. Lucas (je trouve).

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