C’est un souvenir peut-être, de ce qu’on appelle un souvenir (non pas un souvenir premier, ou celui d’un événement majeur, mais de ceux qui me hantent ces jours-ci, qui me mordent comme une crampe et me laissent couché sur le flanc, désemparé) d’un quai de gare, précisément de la petite gare de S., qui est située un peu à l’écart du village comme un lazaret grisâtre (je ne sais plus comment nous y sommes venus, en bus probablement — elle n’est plus en service à présent bien sûr, absolument abandonnée), et en reprenant les fils de ce souvenir je m’imagine que je me trouve seul à ce moment sur ce quai de gare, déjà seul et en larmes, l’ayant laissée devant chez elle ou alors au bout de l’impasse où elle habite avec ses parents et ses frères, après un dernier geste vague de la main, un regard appuyé mais désespéré, que je serais seul sur ce quai, frôlé par de rares voyageurs fantomatiques, ne prêtant aucune attention à moi comme si je n’étais déjà plus là puisqu’elle serait absente à moi, envolée je ne sais où, à me demander même si je n’avais pas rêvé ces derniers jours et tout ce qu’il me semble savoir d’elle, son corps fragile, ses yeux clairs et rieurs, son enfance au milieu des champs tristes, ses mains d’infante, et tant et tant encore… Mais non, le souvenir s’impose, et elle se tient sur le quai à côté de moi, et je le sais parce que je ne vois rien d’autre qu’elle, ni le baraquement gris, ni la plateforme de béton craquelé, ni les rails si définitifs, et nous pourrions être avalés par une foule que nous ne serions pas moins seuls tous les deux, et dans mon souvenir j’entends à peine le train quand il s’approche et freine dans ce gémissement atroce qui me fait d’habitude frissonner de dégoût, car elle m’a pris le bras, peut-être depuis que j’ai acheté mon billet au guichet et traversé la petite salle sombre de la gare, peut-être seulement quand nous nous sommes avancés sur le quai, pris le bras comme si nous étions deux vieux amis, et c’est ce que nous sommes malgré notre âge adolescent, puisque nous nous connaissons depuis la nuit des temps, avant nous-mêmes, et nous avons entre nous ces gestes de vieillards, délicats, hésitants, affectueux, nous avons ces regards clairs et rieurs, et je sens qu’elle me serre un peu plus fort le bras quand le train vient s’avachir à nos pieds comme un gros crabe et je la sens trembler un peu, rien qu’un peu mais ce tremblement me gagne tout entier, et tout mon corps chante en silence sa complainte, et elle me serre toujours plus le bras, et je ne peux que me pencher vers elle en cet instant pour faire écho à cette pression, incrédule, car elle est bien là, toujours là, et je peux toucher ses cheveux et son front de mon menton, de ma joue, oui, elle est bien là, légère comme un souffle, mon souffle, et je sens en cet instant que ma vie est tissée de cette vie-là que je suis sur le point d’abandonner, et quand le train se cale enfin dans son immobilité, à quai comme on dit, ronronnant quoique prêt à repartir, elle s’anime de nouveau, me dit quelques mots, je lui réponds, et on plaisante, on se dit que oui, on se dit que bientôt, on sent le cœur qui manque mais on n’en laisse rien paraître parce qu’il faut préserver la joie à tout prix, c’est notre devoir envers nous-mêmes, envers notre amour. Et quand le départ devient enfin imminent (un homme en uniforme crie quelque chose que je ne comprends pas et qui doit signifier cela), nous rapprochons nos visages comme pour nous voir encore, mieux, nous sentir encore, et je dépose sur le bord de ses lèvres un baiser, et déjà c’est fini, je m’écarte, je m’éloigne, me hisse sur le marchepied, me glisse sans force dans un wagon, me laisse tomber sur une banquette glacée, regarde comme une hallucination par la fenêtre sa silhouette déformée par la saleté de la vitre, qui me fait un geste de la main auquel je réponds, puis s’amenuise, puis disparaît sans même que je sache comment c’est possible.