arts de la fiction #04 | pour Elizabeth

 –– qu’il était beau c’était certain, ou alors comment dire cette prestance, (et peut-être qu’à l’époque je trouvais beaux tous ces hommes à la peau claire), et ce calme impressionnant, son allure quand il est entré dans la cour du collège, sa façon de marcher, son calme de père, (un vrai pair d’Angleterre comme dans certains romans dont j’avais lu les résumés à la bibliothèque), et à partir de cette fin de matinée, elle n’a plus été seulement la grande rousse maigre qui dépassait d’une tête toutes les filles de la classe (et la plupart des garçons aussi), la grande rousse maigre dont les seins commençaient à pointer sous le polo d’uniforme, avec sa maladresse qui n’était pas encore une grâce, sa maladresse et ses gestes impulsifs (pourquoi cet élan si brusque en voulant attraper un ballon perdu d’avance et voilà qu’elle était retombée en arrière sur son poignet droit qui avait mal accusé le choc), elle était devenue d’un coup la fille d’un homme impressionnant, la fille de l’homme qui s’était arrêté devant moi car je traversais la cour à cet instant pour me demander où se trouvait l’infirmerie, en précisant qu’il était le père d’Elizabeth, il avait répété son prénom parce que je m’étais figée devant lui (quelle gourde j’avais dû lui paraître), il m’avait demandé si je connaissais Elizabeth (elle qui voulait se faire appeler Eliza mais que depuis ce jour-là nous avons toujours appelée Elizabeth en essayant de reproduire l’accent british de l’homme qui était entré dans la cour), et après avoir bredouillé quelques mots je l’avais conduit à l’infirmerie où devant la porte ouverte, assise sur un banc en compagnie de Georges, sa fille l’attendait, le poignet serré dans une attelle, et j’avais demandé à Elizabeth si son poignet ne la faisait pas trop souffrir (une sollicitude percutant la barrière de timidité qui m’avait empêché jusque-là de lui dire plus de trois ou quatre mots consécutifs)

–– et surtout on avait tellement ri dans le car au retour de la visite de l’Esplanade, les virages en épingle à cheveux s’enchaînaient, on était poussées les unes vers les autres, on glissait sur le simili cuir des sièges, c’était la première fois qu’elle s’était assise à côté de moi lors d’une sortie, son corps était projeté contre mon épaule quand nous tournions à gauche, le mien contre elle quand nous tournions à droite, mon bras si brun contre la peau laiteuse du sien, je remarquais qu’elle avait des taches de rousseur aussi sur le corps, la fraîcheur des grands arbres entrait par les fenêtres dont la moitié supérieure était abaissée, une odeur de feuilles aussi, ses cheveux blond roux s’envolaient autour de son profil qui fixait je ne sais quoi à l’extérieur, car même si elle riait à chaque virage comme nous toutes (Georges et les trois autres garçons prenaient un air sérieux et se retournaient en feignant l’étonnement quand nos rires éclataient plus fort), elle semblait entre chaque rire suivre une pensée qui l’assombrissait, est-ce qu’elle pensait à son frère (déjà malade à cette époque-là) ou à la réponse que lui avait faite la professeure devant le Bas-Relief, bien sûr je n’osais pas lui demander ce qui la préoccupait, c’était prématuré, je ne voulais pas forcer la complicité nouvelle qui nous liait, sa nature taiseuse, secrète, tenait à distance autrui mais quand elle avait questionné En réalité, que sont devenus tous ces étudiants ? en désignant les visages et les corps de métal du Bas-Relief, toute la présentation de la professeure d’histoire avait résonné à rebours comme une légende, l’enseignante avait un peu tiqué avant d’expliquer que suite aux événements, les étudiants avaient pu bénéficier d’une année d’accompagnement dans un centre éducatif au Nord du pays, et certains d’entre nous avaient écouté la réponse en hochant un peu la tête, comme pour attester du sérieux de leur attention ou de leur assentiment à ses propos tandis que d’autres restaient pétrifiés,

 –– de même qu’Elizabeth avait marqué un temps d’arrêt sur le seuil de la minuscule salle à manger de notre appartement avant que ma mère vienne l’accueillir avec sa bonne humeur naturelle et sans doute aussi la fierté de me voir amie avec une jeune fille de si bonne famille, de même mes yeux avaient dû s’écarquiller en apercevant l’immensité des salons, chacun de tonalité différente, bleu gris pour le salon d’hiver, rouge profond pour les salons de réception, jaune d’or pour le salon de lecture, qui se succédaient au rez-de-chaussée de sa maison (propriété du consulat, avait-elle précisé pour relativiser sans y parvenir la magnificence de sa demeure) et tandis que nous montions un escalier tapissé d’épais velours bleu en direction de sa chambre, elle plaisantait en prétendant que ce tapis assourdissait le bruit des pas et que c’était bien pratique la nuit quand lui venait l’envie de sortir à l’improviste, et elle jetait son regard vers moi pour observer ma réaction, et c’est peu dire que j’étais perplexe, l’idée qu’à 16 ans elle puisse sortir la nuit pour aller où ? se promener dans son parc ? ou plus loin mais comment ce serait possible, la villa perchée sur la colline était si loin de tout, je ne l’imaginais pas une seconde marcher le long de la route serpentant la colline pour descendre vers le quartier le plus proche, et elle n’aurait tout de même pas conduit sans permis une des voitures garées près de la haie, elle s’était arrêtée dans l’escalier pour me fixer, elle racontait parfois (de plus en plus souvent me semblait-il) des choses invraisemblables et elle scrutait ma réaction (est-ce que ma loyauté consisterait à lui dire franchement tu délires ! ou m’amènerait à une adhésion aveuglée et docile), elle me fixait et j’ouvrais les mains pour dire mon incompréhension, alors elle s’est retournée et je l’ai suivie jusqu’à sa chambre, dans la pénombre, je n’en avais jamais vu d’aussi grande, sûrement d’autres filles du lycée devaient avoir des chambres et des villas comme celles d’Elizabeth, mais aucune ne m’avait jamais invitée chez elle, les filles de diplomates invitaient les filles de diplomate et les filles de chefs d’entreprise qui faisaient de même en retour, les quelques boursières s’invitaient peu et toujours entre elles mais elles m’évitaient, peut-être parce qu’elles n’aimaient pas mon caractère ou parce que j’étais toujours pour elles une étrangère (une seule fois j’avais été invitée à un anniversaire), Elizabeth a relevé les stores et nous nous sommes assises sur des coussins à même le sol, elle m’a dit qu’elle écrivait un journal intime, presque chaque jour en fin d’après-midi, plus tard elle m’a demandé si j’en écrivais un aussi, si j’arrivais à écrire sans fard et sans détour tous mes secrets, mes sentiments, et plus tard encore elle a voulu savoir si je parlais d’elle dans mon journal (mais bien sûr si je ne voulais pas lui dire rien ne m’y obligeait)

–– qu’alors il était apparu si nettement, on venait juste d’arriver au sommet et il faisait si beau, c’était une de ces rares belles journées entre les pluies et la touffeur qui allait bientôt nous accabler, il m’était apparu si nettement en la rejoignant au sommet que sa véritable amie, sa confidente, son alter ego, son égale en prestance et en esprit, dont elle partageait à cet instant la bouteille d’eau, heureuses qu’elles étaient d’être arrivées en tête de la course d’orientation, que sa véritable amie, c’était Mei, que Georges ou moi nous ne serions jamais que de très bons camarades (éventuellement on pourrait dire amis aussi car elle avait de l’affection pour nous, c’est vrai, alors pourquoi pas des amis oui tant que nous restions loyaux, mais d’une loyauté de vassal, c’était ça, c’était exactement ça, tout m’a semblé si clair, si net dans la limpidité de l’air des îles, Georges était un vassal parce qu’il n’avait pas la trempe d’Elizabeth et si je l’étais aussi c’était parce que malgré notre complicité, je restais trop marquée par ma modeste extraction sociale) et alors je les ai regardées elle et Mei, leur visage rayonnant, l’éclat de leur sourire, accueillant sans orgueil ni modestie les félicitations du professeur et des autres élèves qui venaient peu à peu les entourer.

–– et puis j’avais cru reconnaître un visage parmi la foule, j’avais ralenti en me retournant, ce regard, cette expression un peu alourdie par l’âge, elle me disait vraiment quelque chose, cette femme élégante, un peu hautaine, aux cheveux noirs relevés en chignon flou comme les jeunes, enfin de plus jeunes qu’elle, cette femme me dévisageait elle aussi et avant que me revienne en tête son prénom elle venait de lancer le mien, du moins celui que les filles me donnaient à l’époque au lycée, le nom de mon pays natal où je ne suis retournée qu’une fois depuis, une gaité a rajeuni ses traits, je suis tellement contente de te voir, cela sonnait avec sincérité et j’ai suivi Mei dans un salon de thé tout en baies vitrées où elle semblait avoir ses habitudes, et en une heure et quart, nous avons tenté de résumer l’essentiel de trente ans passés sans se voir, j’étais étonnée par la lucidité apparemment implacable avec laquelle elle dressait un bilan de sa vie, et puis tout à coup elle s’est exclamée mais figure-toi qu’Elizabeth est là en ce moment, oui elle revenait de temps à autre, la nostalgie de K., elle est rentrée en Angleterre après ses études, elle a beaucoup voyagé, enseigné, elle s’est mariée trois fois (deux de ses maris étaient morts et Mei connaissait à peine son mari actuel qui avait en ce moment quelques problèmes de santé) cela lui ferait plaisir de te voir, elle est au Peninsula  

A propos de Muriel Boussarie

Je travaille sur un chantier d’écriture au long cours et j’espère avoir assez de souffle pour le mener à terme. L’intuition de ce projet a surgi ici, dans un atelier du Tiers Livre. Il était question de se perdre dans la ville. Comme je ne voulais pas suivre une piste trop autobiographique, j’ai délocalisé l’errance en la situant dans la ville de K., un avatar de Hong Kong qui m’avait tant fascinée. Alors un personnage, un homme, Tu, toujours interpellé, est immédiatement apparu dans une rue de K. où il s’était égaré. Malgré cette entrée en matière – très forte pour moi – je n’ai pas pensé au départ écrire une histoire, encore moins un livre. Mais je voulais écrire, rêver un univers, celui de K. Quelques textes ont ainsi vu le jour sur mon blog. Puis lors d’un nouvel atelier de François Bon, un fil d’histoire plus précis s’est ébauché : le départ de Tu et L. vers les îles pour fuir la dictature qui sévit à K. À ce moment-là s’est déclenché un grand désir de narration. Beaucoup de choses se sont précisées au fil de l’écriture, bien des personnages sont apparus… Et régulièrement j’utilise des consignes de l’atelier comme pistes pour développer mon récit.

Laisser un commentaire