Au mois de juillet 2021, je suis entré dans un restaurant au bord de la plage. Le restaurateur, un homme noir, sans âge à l’œil malicieux, m’a conduit dans une grande salle.
— C’est là qu’on se rassemblait. Toni Martins venait s’installer à cette table, lorsqu’il n’animait pas le culte, il venait là et écrivait. Il a écrit tout un tas de livres. Vous pouvez rester ici. C’est calme ces temps-ci.
La femme de l’homme sort de la cuisine et me ramène un petit verre de rhum. Elle est très belle, ici, on l’appelle Chabine. Son mari a disparu et quand je pose mes lèvres sur le petit verre, le bruit des vagues et la nuit recouvre tous les bruits alentour. Je sais qu’aux abords de la plage, dans l’eau les poissons ont repris la place que toute la journée les vacanciers et les locaux se sont partagée. Ils crépitent à la surface. La lune sur l’eau, le vent et les tam-tams au loin fêtent la nuit.
Une jeune femme avec les yeux de son père et le teint de sa mère me ramène une bouteille. Son sourire dure longtemps. Toni Martins est un nom d’emprunt, Ernest Deshayes écrivait dans cette case de pêcheurs qui a été agrandie pour devenir un restaurant. Pendant que ces souvenirs me soulèvent de terre, un bruit de voiture s’éloigne. Je ne me suis pas rendu compte qu’à part une lanterne anachronique, il n’y a pas d’autre lumière. La voiture des propriétaires s’éloigne encore. La porte est ouverte, je pourrais prendre la bouteille et aller m’installer sur la terrasse pour l’attendre. Ses derniers livres parlent essentiellement de la religion. La salle dans laquelle je me trouve est si grande que je l’imagine, petit, trapu, costaud, une démarche assurée, un visage qui passe du rire à la fermeté. La cinquantaine de personnes qui s’est rassemblée autour de lui est composée de notables, d’intellectuels et du tout-venant. Les propriétaires du restaurant sont au premier rang. Toute l’assemblée ponctue les paroles enflammées de l’écrivain. Certes, il prêche, certes, il veut conquérir les cœurs, les âmes, il veut guider. À force d’y penser, je me dis qu’il y avait un projet politique derrière cette volonté d’évangéliser. Il était inspiré par les prêcheurs américains. Pendant que je pense au groupe, aux discours de Toni, à cette énergie et en même temps à sa connaissance du terrain, au fait qu’il savait — Il ne pouvait pas ne pas savoir. Il a même écrit un livre sur la mentalité antillaise. Je me demande s’il n’aurait pas pu écrire un livre identique aux États-Unis qui aurait concerné les Afro-Américains. Ça y est, il s’est installé, il est à sa table habituelle.
— Il s’asseyait toujours ici, à cette table. Il était suffisamment en retrait pour qu’on le voie écrire et qu’on ne le dérange pas. Il pouvait voir l’entrée. Certaines fois, il s’interrompait et faisait signe à la personne de s’approcher, m’avait dit le restaurateur.
— Sers mon ami s’il te plaît, disait invariablement Toni.
Il a ses lunettes plantées sur le visage. Sa main semble masser sa bouche. Ses yeux sont fixes. La peau de son visage sans le moindre petit poil. Je me demande si c’est son appétence pour le sport, une forme d’agitation intérieure qui le rendait si attentionné. Il avait le sens de la réflexion comme celui de l’action. Il fixe l’écran de son ordinateur portable. Sa concentration ne brise ni l’obscurité ni le souvenir de sa présence ici. Les sillons de ses allées et venues s’estompent petit à petit. La bibliothèque de la côte m’a proposé une animation autour de ses livres. Je suis en train de choisir les affiches. Je ne sais pas comment situer son œuvre. Est-ce que c’est du roman biographique ? Je trouve que le côté romance ressort énormément. Il y a un crabe dans le restaurant. Il est immobile. Je ne sais pas si Toni l’a vu. Il tape en souriant, reprend son souffle. La bouteille qui était sur ma table a disparu.
Le bruit de claquement des touches a recouvert le silence, je n’ai pas pu rester dans la pièce. J’avais l’impression qu’une guerre se jouait. Toni souriait mais je me suis senti sous pression. Je ne sais pas si j’ai trop bu, mais sur sa table j’ai cru apercevoir la même bouteille que la mienne. J’ai eu besoin de marcher sur la plage et de voir les étoiles se dissiper. Quand je suis retourné sur mes pas, au petit matin, les pêcheurs avançaient sur la plage, ils poussaient les bateaux. Ils croisaient les autres, les anciens, leurs ancêtres. Nous nous sommes salués de la main. C’était apaisant, ce geste qui caresse le vent. Quand je me suis approché du restaurant, la bâtisse m’a donné l’impression de n’être plus qu’une petite case. Je suis entré et j’ai trouvé Toni allongé sur une natte. Il dormait, un sourire peint sur les lèvres. J’aurais bien aimé le connaître. Il me reste ses livres. Je vais essayer d’en apprendre plus à travers son regard, sa pensée. Il était sur ce sol, sur cette terre, pas seulement ici, mais à un moment de sa vie, après toutes les péripéties qu’il a surmontées, il venait écrire ici et quelquefois, il se couchait dans ce coin et s’endormait content d’avoir achevé un chapitre ou bien terminé un livre. Moi, j’essaie juste de lui rendre hommage. Ce n’est pas une mince affaire, je ne sais pas bien comment y parvenir. Alors, je suis ses pas. On verra bien jusqu’où ça me mènera.
une date, un nom (d’emprunt), et voilà que tu nous conduis dans cette ambiance de prêche et de plage,
de passé et de présent
et c’est à la dimension éprouvée de l’espace qu’on avance dans ce récit et nous confère une impression d’étrangeté
beaucoup aimé le crabe qui s’est égaré dans le restaurant et retenu cette bribe qui m’a paru si douce : « C’était apaisant, ce geste qui caresse le vent. »
salut Dominique
Faire ressurgir Toni dans son resto, derrière ses vapeurs du rhum, à sa table, devant ses écrits évangéliques à la romance autobiographique.
Et le retrouver- autre – sur sa natte, dans sa case, allongé tel un crabe (les crabes s’allongent-ils) ?
Et les pêcheurs et les bateaux au soleil levant.