Ce 18 octobre 1905, je pousse la porte du 41, avenue des Courses. L’entrée de cette maison étrange de trois étages est située dans un pignon orné à son sommet d’une statue d’Aphrodite. J’ai actionné la poignée et à mon grand étonnement, la porte s’est ouverte. Je suis entrée. Ça ne se fait pas, je le sais, mais jamais l’employé de maison ne m’aurait permis de franchir le seuil si j’avais sonné. Je ne suis pas attendue et il est connu que le propriétaire des lieux ne laisse pénétrer dans son antre que quelques privilégiés dont je ne fais pas partie. J’avance à pas feutrés dans ce long couloir aux murs blancs où sont accrochés à des cimaises quelques-unes de ses œuvres de petit format. Dans une alcôve, une œuvre plus grande représente une femme voilée de blanc positionnée de trois-quarts avec au premier plan une tête d’Hypnos dont l’une des ailes est bleue. Vers la droite, un magnifique paon empaillé au plumage psychédélique trône sur un guéridon métallique. Au fond du couloir, j’entends deux voix d’hommes qui parlent tranquillement mais je suis trop loin pour comprendre ce qu’ils se disent. Je poursuis ma progression, aucun craquement du parquet lustré pour trahir ma présence. Au-delà d’une armature métallique agrémentée de rideaux en satin bleu clair, une dizaine de marches mène à l’atelier du peintre.
Je me trouve dans cette pièce immense très haute de plafond puisqu’elle s’élève sur deux étages. Face à l’escalier, un autel dédié à Hypnos, le dieu du sommeil, qui règne sur la vie et l’œuvre de Monsieur K. au travers de rêves qui lui rendaient incertains les contours du monde réel. Un jour il a décidé de rendre tangible la frontière avec le monde du rêve en faisant construire, en retrait de la rue, cette maison – son sanctuaire – la dotant de murs épais, d’une porte solide qu’il n’hésite pas à refermer sur lui-même. On le dit reclus et pourtant on m’a raconté qu’il fréquente certains salons de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie. Il se tient au fond de l’atelier avec un homme en train de régler un appareil photo sur pied. Ils devisent tranquillement, partent dans des éclats de rire. De toute évidence, ils passent un moment agréable. À la vitesse de l’éclair, un domestique vient déposer sur une desserte un plateau avec une cafetière fumante et deux tasses. D’un geste habitué, Monsieur K. verse le café dans les tasses et en donne une au photographe. Ils poursuivent leur conversation. Le photographe tend le bras et désigne le chevalet qui se dresse au milieu d’un cercle d’or tracé au sol, le même cercle se retrouve au plafond, en surplomb. Il lui dit que ce serait intéressant de réaliser un portrait le montrant à l’œuvre dans son atelier. Monsieur K. pose sa tasse de café et va se placer face au chevalet. Il se saisit d’un pinceau qu’il porte à hauteur de la toile. Sa main libre sur la hanche gauche, il se tient droit comme un i.
Monsieur K. est bel homme, c’est indéniable. Visage ceint d’une fine barbe en collier déjà presque blanche, front haut et dégarni, le cheveu blond cendré, il a les sourcils clairs et les yeux d’un bleu limpide comme les eaux des îles du Nord. Mince, il ne semble cependant pas de haute taille à le voir face au chevalet où est posé presqu’au niveau du sol une œuvre en pied, mais cela n’enlève rien à son port altier, aristocratique, que beaucoup qualifient de hautain. Il est vêtu d’un pantalon gris foncé et d’une redingote bleu nuit, engoncé dans une chemise à col haut et empesé et une cravate de soie couleur crème. Il a tout du dandy anglais fin de siècle. « Vous voulez vraiment poser de manière aussi rigide devant le chevalet ? » interroge le photographe. « Bien sûr ! » répond-il sur un ton qui ne souffre aucune opposition. « C’est ainsi que je travaille ». Je regarde la scène, dos appuyé à la colonne de marbre qui surplombe l’escalier au sommet de laquelle se dresse une amazone en bronze. Je n’ose m’approcher alors que je sais qu’ils ne me voient pas comme si j’assistais là à une scène mythique, que le moindre de mes mouvements traversant leur champ d’action ferait voler en éclats. Monsieur K. a perdu son ton léger, deux petites rides sont venues creuser l’espace entre ses sourcils.
c’est comme l’histoire d’une mise à l’écart
et si la narratrice s’est extraite toute seule de la scène, c’est pour la faire exister, car si elle avançait tout s’arrêterait, c’est comme un rêve, tout si fragile, autant dire évanescent
d’ailleurs tu l’écris : « que le moindre de mes mouvements traversant leur champ d’action ferait voler en éclats. »
et il me semble bien reconnaître ce peintre (que tu aimes) dont je ne saurais redire le nom, je ne l’ai pas retenu, peu importe… toi qui disais ne pas t’en sortir, ce texte en demi-teintes et à la résonance singulière est vraiment réussi…
bravo…
Merci Françoise pour ta réaction si rapide et ta lecture toujours si fine… Comment la narratrice, en effet, pourrait-elle mieux parler de Monsieur K. qu’en étant elle même dans le rêve… Tellement merci pour tes encouragements fidèles !
Et tant mieux au final si tu ne te souviens pas de son nom, comme ça le mystère reste entier…
Mince, alors j’aurais bien aimé le nom… Lol. Mais à vrai dire le texte se suffit à lui-même et la démarche est audacieuse au propre comme au figuré, pousser une porte et entrer sans y être invité, et le rêve se déroule comme toujours menacé qu’il est par le réveil possible. Merci, Catherine. Mais je cherche toujours ma piste…
Merci à toi Anne, pour ton passage par ici. Oui, dans un rêve, on ose tout ! Si vraiment du veux savoir, il te suffit de taper « 41, avenue des Courses » sur Google…
« Visiteuse de la demeure » de ce musée du 41…
J’y suis entrée avec toi.
Ai levé la tête, au plafond y ai aperçu je crois, la tête ailée d’Hypnos, et la pointant, le bras levé du peintre au port altier.
A l’envol de ce mouvement, j’ai alors entendu le « clac » sous le doigts du photographe.