J’ai, depuis ma jeunesse, fréquenté le site sauvage qu’on appelle Roches de Reculay. Cette berge basse de Garonne, qui fait face à la ville de Tonneins, permet d’admirer en contre-plongée l’alignement des demeures et des terrasses du front de Garonne, suspendu à vingt mètres au-dessus du fleuve. Superbe en soi et si chargé d’histoire. Ses maisons ont été construites entre le XVIIème et le XIXème siècles. Leurs étages inférieurs étaient destinés aux activités de commerce sur le fleuve, leurs étages supérieurs à l’habitation de leurs propriétaires. Au cours du temps, l’ensemble a bénéficié de nombreux travaux de consolidation, murs de soutènement, perrés maçonnés pour le protéger des crues et de l’érosion du fleuve, ce qui explique que ce front minéral soit dans le détail assez hétéroclite. De belles demeures y voisinent des constructions plus modestes. À la fin du XIXème siècle, le chemin de fer remplaça la batellerie, les bâtiments perdirent petit à petit leur destination commerciale pour devenir de simples lieux d’habitation. Il y avait là une maison, que je ne sais pourquoi, j’aimais plus que les autres. Son volume, ses balcons de fer forgé, sa terrasse, sa respectabilité. Je brûlais de la visiter.
Cette opportunité me fut donnée le 5 octobre 2022, date que je n’oublierai pas. La propriétaire de la maison, Mme Keller, je l’avais rencontrée aux Tilleuls, le centre de rééducation fonctionnelle au sein duquel, nous essayions, l’un et l’autre, de retrouver le plein usage de notre corps. Nous avions sympathisé dans cet établissement de santé, rapprochés par les servitudes de nos traitements, mais aussi par le fait d’être du même pays, et par notre amour commun des jardins. Donc ce 5 octobre, Mme Keller, que j’appelais depuis longtemps par son prénom, Claire, donc Claire m’avait invité à diner pour la première fois chez elle. Nous étions convenus que nous ne parlerions pas des tracas qui occupaient ses pensées et par ricochet les miennes. Elle me ferait visiter sa maison, « le rez-de-chaussée seulement ; j’ai toujours du mal à monter les escaliers ; en haut il n’y a que des chambres ; à propos d’escalier n’empruntez pas celui du quai pour monter sur ma terrasse ; il est dangereux ; passez par la ville, vous pourrez entrer votre moto dans la cour ; le porche sera ouvert ; disons 19 heures ; s‘il fait beau, nous pourrons admirer le coucher de soleil sur Garonne ; bon alors c’est entendu. »
Ce fut un long crépuscule rose, aux froissements de soie de la jupe de mon hôtesse. Nous avons diné dans la cuisine. Elle est grande, donne sur la terrasse, est dallée de tomettes de terre cuite nourries à l’huile de lin. Une cheminée de pierre, un beau piano de cuisson, des cuivres étincelants, un vaisselier garni de faïences anciennes, une table de ferme et deux bancs. Claire ouvrit un petit bocal de foie de canard, fit une omelette. Nous bûmes un verre de Buzet. Nous étions bien. L’obscurité gagnant, je m’en allai. Content, tellement content d’avoir visité cette maison incroyable, propriété de la famille de Claire depuis sa construction. Surtout content d’avoir vu mon amie dans son intimité et sûr que, comme elle, sa maison m’avait adopté.
beaucoup de lumière dans ce texte qui nous emmène au nez de chaussée (chez Claire ) et s’achève au crépuscule.
Envie de découvrir ce site escarpé et ses maisons de bord de fleuve à plusieurs fonctions.
Merci pour ce voyage
Merci pour votre lecture, Nathalie. Oui c’est un bel endroit. On y va pour rêver, assis dans l’herbe, pour admirer le front de Garonne, pour se souvenir aussi qu’il connut maints naufrages, du temps de la batellerie. Qui sait, une prochaine proposition de François me donnera peut-être l’occasion de les évoquer.
Roches de Reculay, un site qu’on imagine et ressent dès le début de la lecture, comme un volet ouvert sur l’histoire et sur l’architecture de ces constructions qu’on imagine si belles
tout ça pour nous conduire chez Claire (et on sait bien sûr l’articulation avec le récit qui se poursuit, l’histoire des Tilleuls, les liens qui s’y tissent)
à la fin on garde e goût des bonnes nourritures et celui du verre de Buzet au crépuscule…
Coucou, Françoise. Encore une fois la proposition de François me permet d’étoffer mon histoire et d’entrer dans une de ces belles maisons de négociants au temps de la batellerie sur Garonne. Et de savoir que vous êtes quelques uns à vous intéresser à mon histoire me donne l’envie de persévérer à l’écrire. Merci !