#arts de la fiction #5 | devant le seuil

Chennai 12 janvier 2012. Autour de la gare centrale, des bruits sans fin, trains, voix, klaxons, des corps pressés les uns contre les autres. À quelques pas de ce tumulte je suis accueillie dans le slum de Sathyavani Muthu Nagar, un quartier situé le long du fleuve Cooum. Il est normalement interdit à un étranger d’y pénétrer. Une autorisation spéciale, obtenue par le responsable d’une association humanitaire, a levé l’interdit. On m’accompagne jusqu’à l’entrée. Devant le seuil, sur le sol lavé, un kolam, l’un de ces dessins que les femmes tracent à l’aube avec de la poudre de riz, motifs géométriques, fleurs symétriques, pour attirer la prospérité. Les pieds l’effacent dans la journée, le vent le disperse, et il faut tout recommencer le lendemain. Je l’admire longtemps, il est posé là, au bord d’une ruelle, devant une habitation qui n’a pas de porte.

Il n’y a pas de porte, en effet, seulement un seuil avec un épais rideau de toile de jute, poussiéreux, dont je soulève avec émotion les bords pour entrer. Je retire mes chaussures, comme partout en Inde. À l’intérieur, une seule pièce. Douze mètres carrés environ. Pas de fenêtre. Il me faut un moment pour m’habituer à la pénombre, les choses m’apparaissent alors une à une : le sol recouvert d’une fine couche de ciment, les murs peints d’un bleu vif, trois matelas roulés, des vêtements suspendus, d’autres pliés sur une tablette, un sac accroché à un clou, des boîtes d’épices sur une étagère voisinent avec un peigne, des papiers pliés, un calendrier dont les pages frémissent dans un courant d’air invisible, des images de divinités collées aux murs, un réchaud relié à une bouteille de gaz, des ustensiles en aluminium posés sur le sol à côté de récipients en plastique de couleurs vives. Pour l’eau sans doute, puisque l’eau dans ces quartiers, est rare, coupée la plus grande partie du jour, et qu’il faut la stocker. La pièce change d’usage au fil des heures. Chaque objet semble avoir sa place. Le Cooum est proche, même si on ne le voit pas, on le devine à l’odeur. Par l’ouverture directe sur la ruelle montent un appel lancé d’un seuil à l’autre, le claquement d’une casserole, le passage d’une moto. Plus loin, la gare centrale continue son roulement sourd. Quatre personnes vivent là. Une grand-mère d’une soixantaine d’années, deux filles de douze et quinze ans, un garçon de seize ans. Ils parlent tamoul, cette langue très ancienne. L’Indien qui m’accompagne traduit. Ainsi j’apprends, par la voix d’un autre, et avec ce léger décalage qui fait que l’émotion arrive un peu après les mots, que le père était mort deux ans plus tôt d’un cancer, et que l’année suivante la mère s’était suicidée. Depuis, la grand-mère élève seule ses trois petits-enfants. Elle dit cela sans larmes mais ses lèvres tremblent. Les miennes aussi. Le traducteur doit partir, la grand-mère prépare un tchai, nous nous asseyons sur les matelas roulés et échangeons des mots sans nécessité de traduction.

Le lieu où nous étions assis n’existe plus. Entre décembre 2019 et janvier 2020, le slum de Sathyavani Muthu Nagar a été démoli dans le cadre d’un projet gouvernemental de restauration écologique des rives du Cooum. Sous ce couvert, l’opération permettait de libérer un foncier précieux au cœur de la ville. Les habitants ont été relogés à la périphérie de Chennai, dans des immeubles de béton de mauvaise qualité. Des logements plus grands, avec une chambre séparée, une cuisine et des toilettes, certes appréciables, mais loin du travail, des écoles et de la vie d’avant. Je ne sais pas ce que sont devenus ceux qui m’ont reçue. De leur lieu de vie, je garde dans ma mémoire les murs bleus, les matelas roulés, les boîtes d’épices près du peigne. Je garde aussi les voix que je ne comprenais pas, et ce tremblement des lèvres qui disait mieux que la traduction, toute la vérité.

A propos de Huguette Albernhe

Plusieurs années dans l'enseignement et la recherche. Passion pour l'histoire de l'écriture, la littérature . Ai rejoint l'atelier de FB en juin 2018, je reste sur la barque même si je disparais de temps en temps

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