vers écrire-film #05 | frontière

Jacob Reymond

Tout à fait ça, saisir le moment précis où le compositeur Giacinto Scelsi entre dans sa maison de Rome près du Palatin et du Forum. Il se tient droit le grand regard bleu sûr de lui et de son horizon sa chevelure toute blanche. Il a le teint frais aujourd’hui, il vient de traverser le Forum. Chaque fois intérieurement il se dit qu’au sud de Rome l’Orient commence et au nord l’Occident que la frontière se trouve dans le Forum. Il dit aussi trouver là l’explication de sa vie et de sa musique. Il le répète à tous ses visiteurs et amis. Un habitant du seuil un artiste de la limite.

Tout à fait ça, saisir le moment précis où le compositeur Giacinto Scelsi entre dans sa maison de Rome et se remémore son enfance dans le château familial vétuste de Sicile. Il regarde une photo de la bâtisse une photo de sa mère. Il se souvient des coups de pied et de poings, de coudes assénés à son piano pour découvrir des sons insolites. Il hésite aujourd’hui en regardant son piano à le refaire. Il s’allonge sur le sofa et bouge ses doigts des doigts si mobiles qu’ils semblent ne plus lui appartenir.

Tout à fait ça, saisir le moment précis où Giacinto Scelsi entre dans sa maison de Rome se rend sur la terrasse enivrée de jasmins. De ce surplomb il domine Rome et contemple son palmier totem. Une légère brise caresse ses cheveux blancs, il se dit que cette énergie est sonore aussi, il s’y laisse couler tout entier.

Tout à fait ça, saisir le moment précis où Giacinto Scelsi entre dans sa maison de Rome s’assied sur son sofa près du piano recouvert de gongs. Tout près siège son ondioline synthétiseur monophonique. Il joue des micro-tons et des sons continus. Puis il va se coucher et fait un cauchemar. Il se revoit dans l’hôpital de Vienne l’esprit troublé après la recherche désespérée de la note unique du son unique.

Tout à fait ça, saisir le moment précis où Giacinto Scelsi entre dans sa maison de Rome après un voyage à Paris. Il y a retrouvé Pierre Jean Jouve lui a transmis ses poésies pour publication. Il en est fier. Taquin il dit que Jouve a une tête en forme de poire. Il a rencontré aussi Pierre Reverdy, Tristan Tzara, Henri Michaux, Constantin Brancusi, André Pieyre de Mandiargues. Henri Michaux son grand ami adore ses Quatre Pièces sur une seule note et dépeint l’œuvre comme « aimantée par l’ineffable ».

Tout à fait ça, saisir le moment précis où Giacinto Scelsi entre dans sa maison de Rome et compose. Il veut abandonner le sens habiter le son se laisser transformer par lui capter les forces de l’univers les rendre dans le chant. Il réécoute ce soir les Chants du Capricorne emplis de poussées d’énergie de sons stridents et gutturaux.

Tout à fait ça, saisir le moment précis où le compositeur Giacinto Scelsi entre dans sa maison de Rome. Il retrouve Michiko Hyrayama la soprano japonaise qu’il aime tant, elle l’attendait. Elle a vieilli elle aussi mais son regard est toujours ardent. Ils évoquent des souvenirs et bien sûr les Chants du Capricorne, Khoom et Hô. Elle en reprend un extrait bouleversant. Des larmes coulent sur leurs joues flétries.

Tout à fait ça, saisir le moment précis où Giacinto Scelsi entre dans sa maison de Rome interpelle son assistante et réclame un repas. En l’attendant il improvise sur un vieux piano. Sa réputation d’artiste débordant d’énergie créative n’est pas usurpée.

Tout à fait ça, saisir le moment précis où Giacinto Scelsi entre dans sa maison de Rome s’approche de la table où il conserve plusieurs coiffes népalaises. Il les essaye une après l’autre revivant peut-être les moments privilégiés de son voyage lointain au Népal. Il est convaincu d’avoir toujours parcouru en parallèle son chemin terrestre et son chemin spirituel.

Tout à fait ça, saisir le moment précis où Giacinto Scelsi entre dans sa maison de Rome dont il ne sort presque plus il dit que notre civilisation se transforme radicalement qu’il craint son anéantissement ; sa santé n’est plus bonne, ses forces s’amoindrissent, il se met au soleil sur sa terrasse mais souvent trop longtemps ; lorsqu’il revient se coucher il lui arrive de faire une chute. Aujourd’hui c’est la dernière. Il ne se relève pas.

A propos de Huguette Albernhe

Plusieurs années dans l'enseignement et la recherche. Passion pour l'histoire de l'écriture, la littérature . Ai rejoint l'atelier de FB en juin 2018, je reste sur la barque. Je vis actuellement à Nice mais reste très attachée à ma région d'origine, l'Étang de Thau, Sète, Montpellier et les Cévennes.

6 commentaires à propos de “vers écrire-film #05 | frontière”

  1. Tout à fait ça. J’ai suivi le compositeur dans ses pérégrinations de papier avec grand plaisir.

    • Merci Louise de ton passage.
      Pas facile d’approcher une personnalité aussi
      foisonnante

  2. (j’ai vaguement pensé à Hadrien, et ses mémoires contées par Margot Yourcenar – je ne connaissais point ce Giacinto – plus maintenant) (je me suis souvenu (mais je n’aime pas trop ce film) (non plus que ce réalisateur – Sorrentino) à La Grande Belleza qui commence sur cette terrasse même) (mais j’adore Rome, presque autant que Paris – mais moins que Gênes) (ou Venise) (ou Istanbul) (n’importe) (et aussi ensuite à Phillip Glass tout à coup – je crois que c’est l’ondioline qui m’y a fait penser instantanément) (je ne suis pas allé chercher des trucs sur Giacinto mais j’irai) (et donc merci Huguette)

    • beaucoup de résonances
      je retiens en particulier le lien avec Philip Glass.
      j’essaie de trouver le disque sur lequel Glass, Scelsi et Xenakis sont enregistrés.
      merci Piero de ton passage

  3. J’avais le sentiment d’un jeune homme encore à la façon qu’il a de s’allonger dans sa maison de Rome.. pourtant à relire, je vois bien que sa chevelure est blanche, du coup je cherche sa biographie pour mieux me plonger dans le texte… encore une fois je relis le dernier fragment qui me surprend car il va être celui de la fin

    il se dégage vraiment une atmosphère singulière de ce texte que je trouve simple et beau…
    et quel beau voyage !

  4. Très touchée Françoise par ta lecture et ton intérêt pour ce texte.
    l’homme et l’ œuvre sont déroutants et fascinants je trouve.