Arts de la fiction #05 | inconnus (Point de fuite, suite)

Il est 1h00 du matin. On sonne. J’ouvre la porte.  C’est Cervantes et Esmée. Visages embrumés, noircis par la suie et la fumée. De longues coulées de larmes dessinent deux traits blancs sur les joues laiteuses d’Esmée. Dans le noir, sa bouche est rouge sang et ses lèvres sont enflées de pleurs et de suffocations. Je ne distingue pas très bien le visage de Cerventes, dans mon souvenir, son maquillage de spectacle à couler. II n’a surement pas eu le temps de le nettoyer. Il a un air de clown triste. Aujourd’hui je comprends son regard, désespéré, triste, inquiet, sans avenir. Sa fragilité affleure sur les veines de son cou qui bat au rythme de son cœur. Il tient dans sa main gauche la cage du Pipo le perroquet,  l’oiseau d’Esmée, elle a sauvé du carnage, des flammes qui menaçaient sa roulotte. Cervantes serre les dents pour ne pas hurler, c’est ce film-là qui se rejoue chaque nuit dans mon cauchemar et qui m’ obsède.

Ce soir d’été, c’était en juillet juste après les feux d’artifices du 14. On sonne, j’ouvre la porte Maman en robe de chambre me rejoint. Elle reconnait que Mr Loyal n’est plus en représentation, il est dans une réalité de désolation. C’est Esmée qui a indiqué le chemin à son père, pour se rendre jusqu’ici.  Nous sommes vendredi soir, c’est le soir du shabbat. Tout sépare ces deux familles, leur maison, leur rite sauf peut-être les drames, l’errance, l’odeur du pain pétri, les plats épicés, les flammes de bougies, le respect des âmes disparues. Esmée reconnaît dans cet  intérieur pourtant inconnu, des couleurs familières, le canapé de velours rouges aux assises un peu usées, au tapis d’arabesques ocres, rouges et marron, les lumières tamisées par les flammes des bougies Une douceur l’enveloppe. Et maman les invite à entrer, bien sûr, et à s’assoir et à raconter et boire un thé ou un café et sûrement, un jus de fruit pour Esmée ou un gâteau, un morceau de pain ou de biscuit, ont-ils pu dîner avec tout ça ? que s’est-il passé?  Alors même qu’elle n’a pas fini sa phrase, elle s’arme d’un plateau chargé d’une théière et d’une assiette de gâteaux qu’elle dépose sur la table basse, elle remplit les tasses d’eau chaudes, sans attendre de réponse …  Le cirque a brûlé, il est en cendre, les animaux n’ont pas été sauvés, les familles sont saines et sauves, Dieu merci, Cervates est venu directement ici  trainé par la main d’Esmée. C’est le choc pour toutes ces familles.  Mon père, entendant du bruit,  s’est réveillé et,  le visage fatigué, les yeux cernés, les joues creuses,  interroge  ma mère sur la venue de cet inconnu, cette affaire de cirque, Il a bien entendu le va-et-vient des pompiers en ville . Mais ne pouvait se douter qu’il s’agissait de cela. Un incendie. Pourquoi ? Un incendie. Comment ? Ils ont bien fait de venir se reposer ici après ce drame. Les amis c’est fait pour ça, même si Victor et Cerventes se rencontrent pour la première fois,  c ‘est l’inquiétude pour cette petite fille en chemise de nuit qui n’a plus de maison enfin, plus de roulotte.

Il est 12h00, c’est samedi, pas de télévision, ni de radio, c’est la paix du shabbat. Victor a assuré a Cervantes qu’il pouvait être tranquille ; qu’Esmée y serait en sécurité.  Un voisin arrive pour rapporter des nouvelles du cirque, on a appris qu’Hector et Ulysse les animaux fétiches des enfants ont été retrouvés morts, dans leur enclos, surement asphyxiés par les fumées toxiques. Esmée a pleuré une fois de plus. Victor ne sait plus comment faire pour arrêter ce torrent de larmes sur les joues de cette adorable petite fille, qui prononce en hoquetant ma maison, ma maison, mes amis…. Alors Maman remercie chaleureusement ce voisin plein de curiosité et de compassion, venu exprès pour prendre des nouvelles de la petite…ne cessant de vouloir jeter un œil dans cet  intérieur pour voir Esmée, l’artiste-acrobate, et peut-être lui poser des questions sur le drame… mais maman se pose là et ne laisse pas, l’intrus, mettre un pied dans la maison. Je me rappelle de son regard bleu qui aurait bien englouti Esmée une fois pour toute. Maman a très vite refermé la porte. Esmée et moi avons nettoyé l’intérieur de la cage de Pipo et mis de l’eau dans son abreuvoir. L’oiseau, enfin, calmé dans le silence de la maison, se balançait tranquillement sur son perchoir et ne bougea plus, il  s’endormit sur ses pattes, la tête enfouie dans son aile.

A propos de Carole Temstet

animatrice d' atelier d 'écriture depuis 18 ans , dans les milieux scolaires et associatifs, j 'aide adultes et enfants à développer leur créativité et à y prendre goût au sein de l ' association Mots et Pinceaux à Nogent sur Marne. J'ai publié , un premier roman intitulé "Hors sujet" aux Editions de la Société ds Ecrivains et 2 romans pour la jeunesse à partir de 9 ans " Violon d'étoiles" illustré par mes aquarelles, dit par P. Calmon (acteur) et joué au violon par I. Scialom (violoniste). (lien à trouver sur Publibook.fr) , et Retour à Lune Rousse, illustré par mes aquarelles et publié chez Nombre 7, coll Horizon Jeunesse. insta: Carole Temstet Lévy

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