#construire #08 | Au lavoir

Heureuse celle qui a obtenu le droit de ne jamais y revenir, au lavoir. Pour ne pas me sentir en reste, j’ai choisi d’habiter juste en face, d’un lavoir. Un lavoir de montagne, un lavoir d’où l’on voit quand même du beau, un lavoir d’où l’on entend quand même la chanson du torrent de fond de vallée, un lavoir quand même. Je n’avais qu’à descendre le sombre escalier de bois, traverser la réserve à bois sans doute ancienne étable, ouvrir la porte, me laisser éblouir par le soleil et me trouver face à face, face au lavoir.

Et puis quand mes réserves de linge propre ont été épuisées, il a bien fallu que j’aille y faire ma lessive, au lavoir. Je marche d’abord sur l’herbe tendre du devant de la maison d’en Chic que j’habite alors, la maison du pauvre. Normal que j’y aille donc, au lavoir. Quand même, en levant les yeux, je peux me réjouir de la crête boisée qui monte doucement jusqu’au pied des falaises du Balam. Je peut même soupirer. Avant de marcher sur les pierres à crêtes dures, celles qui préparent à l’eau, du lavoir. Les poteaux qui soutiennent le petit toit sont en métal, je tapote un peu, ça fait de la musique. Le ciment de la cuve est écaillé, on dirait qu’il a pris des coups, le lavoir.

Il y a là de l’ardoise qui couvre, avec des ébréchures, avec des carapaces de lichen par endroits. Il y a de la poutraille qui a connu tous les vents de la vallée, avec des échardages qu’on croirait près de défaillir et pourtant ça tient par des nervures vernissées, des encrustements fomentés par le vent d’ouest peut-être quand il souffle là, s’amusant parfois à aller à la tempête. Il y a du lissage de ciment, avec des coulures qui ont pris du vert de gris, du bronze d’oxydation sauvage. Mais ça tient par la force d’un double cube presque parfait.

Et puis il y a l’eau qui est fraîche comme une étoile, qui vous en met plein les mains quand vous y plongez le linge pour la première fois. L’eau qui tient encore des épines de glace venues du grand Balam et qui vous les plante dans les poignets en riant. Et ça fait pleurer le vieux tremblant sur sa canne, qui me voit laver mon linge là, que ça faisait trente ans qu’il n’avait vu personne laver là, qu’il en était, lui, de l’équipe, quand on l’a fait, le lavoir.

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