#construire #07 | l’épicier du mercredi

Un mercredi, devant le lavoir du hameau

Un camion jaune ouvert sur le côté, déplié, comme une maison dont on aurait soulevé le toit, en hauteur, de face. Dedans, abondance de couleurs, de formes. Paquets de pâtes, de riz, de farine, paquets de biscuits, de biscottes, sachets de pois chiches, de haricots secs, boîtes de pâté, bocaux de confiture, bidons de lessive, savonnettes et éponges, tabliers et pantoufles, jeux de cartes et magazines, devant, derrière,  au-dessus, à droite, à gauche, en pile, en tas, en rangée, suspendus, crochetés, et encore des bonbons,  des plaquettes de chocolat, des pochettes surprises, des allumettes, des ampoules, et lui au milieu avec ses bacchantes, son tablier, le contentement de celui qui se sait attendu, et qui sait qu’il doit faire vite, d’autres hameaux l’attendent, mais il n’en montre rien. 
Pause

Des bras, des cuisses dodus. Elle doit avoir quatre ou cinq ans. Une chemisette rose aux manches bouffantes, un short en Tergal bleu à fleurs roses, des sandalettes blanchies pour en camoufler l’usure. Une paire de couettes, une paire de joues. Et sur la tête un chapeau pointu en carton doré. Deux rubans de crépon bleu et jaune tombent sur ses épaules. Suivez -moi jeune homme. 

Une main saisit la sienne et l’éloigne du camion, la tire à l’intérieur d’une maison. La porte se referme. 
Pause

Elle est assise sur un banc de bois installé devant chez elle. Au soleil. Elle ne s’est pas levée, elle ne s’est pas approchée du camion. Elle est posée là, comme la croix qui lui fait face, croix en fer toujours à l’ombre, glaciale même au plus fort de l’été, montée sur un bloc de pierre grise, et elle en face, elle au soleil, immobile, les mains croisées sur le ventre, les épaules rentrées, qui semble ne rien voir. Elle assise aux premières loges, qui les regarde sans les voir, sans sourire. Posée là. Comme une pierre. 

Un pantalon bleu, de toile épaisse, maintenu par une ficelle. Le pantalon trop court laisse voir des mollets. La peau est sombre et lisse. Plus bas, des chaussettes épaisses, des godillots. 
Pause

Un morceau de la croix en fer dans le rétroviseur du camion

Elles arrivent essoufflées par la côte raide, la fermière en sabots, sa fille devant, la tête en avant, les cheveux longs, détachés, sur le visage, pour essayer de masquer ce que chacun sait, ce que tous voient, cet oeil blanc, mort et, derrière, ce trou sanglant. 
Pause

Un chien courant. Poils noirs, tacheté marron. Les oreilles longues, pendantes. Court sur pattes. Le mouvement arrêté. Les herbes hautes cachent la chaîne. Tout son corps est tendu vers la scène où ça se joue. On y parle, on y bouge. On y mangerait bien. 

En attendant son tour de payer, elle prépare la monnaie, met une à une les pièces dans le creux de sa main gauche. Elle compte et recompte. Absorbée elle ne voit pas que c’est son tour. Le marchand l’appelle. Elle sursaute, comme prise en faute. 

A propos de Betty Gomez

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2 commentaires à propos de “#construire #07 | l’épicier du mercredi”

  1. Très réussie cette scène quotidienne qui tourbillonne en dévoilant tant de vies.