#livre #06 | Rose-Oui—

Rose se demande souvent d’où viennent ses personnages — êtres réels ou imaginaires ? Créatures fantômes aux multiples JE cachés ? Leurs existences pourraient-elles s’incarner sur une page de livre avec une trace d’elle quelque part ?

Survient parfois chez Rose des échappées, des glissements de petite enfance difficiles à saisir tant il sont fuyants et d’un autre temps : celui du refus de sa mère de terminer le soir un OUI OUI — « NON Rose, c’est l’heure de dormir » — elle rallumait bien sûr sa lampe sous sa couverture dès son départ ; celui où courageuse et toujours haletante, elle bravait interdits et peurs en galopant avec Crin Blanc cheveux au vent, et rebondissait avec Fantômette de livre en livre de la bibliothèque verte — « Rose, tiens-moi la main et sautons ! » ;  celui-là  encore, où fière bien que tremblante, elle recevait pour une fois un billet d’honneur et en prime un livre  —  sur la couverture — biche, prairie, feuilles croquantes   —  un monde-printemps si loin du sien. 

De saut en saut, Rose, ado — se dépassait malgré les fonds obscurs de ses cauchemars — « Rose au tableau. On vous écoute » :  elle commençait la gorge serrée — Rue de Seine dix heures et demie, le soir — titubait, avait envie de mourir, se noyait derrière sa petite voix fluette coincée dans son cou, mais entendait en sourdine le souffle immense de son galop sur le sable fin.

De saut en saut, Rose — sortait de la tour d’ivoire familiale. A table on lui interdisait les gros mots — je veux dire — les mots trop savants qui la rangeaient dans la case d’intello dédaigneuse. On l’exigeait douce et gentille fifille, ni gesticulatrice, ni braillarde, encore moins lectrice. Alors, les mots de ses livres, serrés dans son cartable ou posés à la place désignée sur son bureau, elle les ânonnait tout bas.

De saut en saut, Rose — en classe se réchauffe aux brûlures poétiques de Charles B. et de Guillaume. A, aux souffles des tragiques grecs ; se penche sur les gouffres des questions de Pascal, Montaigne et Montesquieu ; s’étonne des transes de Julien Sorel, rit des ruses de Figaro, vibre aux amours coupables de Phèdre, de La princesse de Clèves, de Thérèse Raquin, de Mélibée dans la Celestine pleurant son bien aimé Calixte tombé de l’échelle et, décidant en toute hâte de s’élancer depuis la plus haute terrasse pour « mourir vite et sans retard »

De saut en saut, Rose — surmonte, le vide du Desert des Tartares — « Un jour ou l’autre… » « derrière la brume du Nord » …, — et cette impasse du langage — « Qu’y a-t-il ? » — « Rien ! » ; de toutes ses forces, malgré le Ravage apocalyptique de Barjavel, elle s’accroche au — « rocher vert de vase » alors que « l’eau se précipitait comme une furie vers une chute proche dont ils entendaient le bruit de tonnerre » — ; et même en se réveillant un matin sur la Durande avec des Travailleurs de la mer et en échouant découragée à Speranza précédée de Robinson, Rose forte de son apprentissage de la marche sur les mains avec Vendredi, résiste à la rhinocérite de Ionesco et au — « Réfléchissez, réfléchissez, vous êtes sur terre, c’est sans remède » — de Beckett.

Saut après saut, Rose — par monts et par vaux sur l’atlas insensé de la littérature, s’accorde aujourd’hui, à rire et jurer effrontément « à la Pantagruel », ose même quelques lazzis bien que non experte de la commedia Del Arte, côtoie avec passion les inépuisables et vénérables Queneau et Pérec, — et tous les autres — et tous les autres — et, dans le désordre absolu, passe d’Annie Ernaud à Laura Vasquez, de Marguerite Duras à Joël Pommerat.

Jusqu’à La nausée dorénavant, Rose se murmure ces vers de Rainer-Maria Rilke…Car cette trace de son prénom il y a quelque part…

 LES ROSES

XVIII

C’est toi qui prépares en toi

Plus que toi, ton ultime essence.

Ce qui sort de toi, ce troublant émoi,

c’est ta danse.

Chaque pétale consent

et fait dans le vent

quelques pas odorants

invisibles.

O musique des yeux,

tout entourée d’eux,

tu deviens au milieu

intangible….

Poèmes français

Paul Hartmann, éditeur

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

Un commentaire à propos de “#livre #06 | Rose-Oui—”

Laisser un commentaire