1 | du monde
Pas question de laisser tomber l’affaire, exigez des preuves, partez à leur recherche, allez jusqu’à les débusquer et les ramener
2 | le réel, le réel, encore le réel – entre chien et loup
Il y a eu en fin de journée cette coupure d’électricité dans la ville. La chambre du motel s’assombrissait au fur et à mesure que les dernières lueurs du jour disparaissaient. Inutile de gaspiller la batterie du téléphone en utilisant la lampe torche. Faute de pouvoir recharger l’ordinateur et le portable, je suis sortie m’assoir sur le perron de la chambre qui donnait sur le parking et Main Street, la rue principale de M., et j’ai observé, écouté l’activité du dehors. Nous glissions vers ce moment appelé entre chien et loup, ce moment de transition entre le jour et la nuit, ce moment incertain, flou et ambigu qui laisse place au questionnement, au doute, à l’angoisse parfois. Malgré l’éclairage furtif des voitures ou camions qui traversaient la petite ville, il était de plus en plus difficile de distinguer le relief des alentours. De l’autre côté de la rue, un groupe de personnes s’agitait aux abords du snack contraint à fermer ses portes avant l’heure habituelle. Dans les bribes de conversations qu’un léger vent portait dans ma direction, j’ai compris que les propos tenus portaient sur la sécurité du local. Plus de fermeture électronique, plus d’alarme, ils devaient instaurer une veille de nuit. Trois ou quatre pickups stationnaient à l’arrière du commerce et les femmes déposaient les jeunes enfants déjà endormis sur les banquettes arrière, les plus âgés poursuivaient leur jeu, tentaient de s’attraper. Solidaires, la famille, les amis s’étaient retrouvés pour apporter une aide. Un moteur de voiture grondait. Pousser à fond, il investissait l’espace rendu anormalement silencieux. Puis un jeune homme est monté à bord et, dans un grincement de pneus, a quitté les lieux. Les portes des autres pickups se sont fermées et le quartier a retrouvé le calme. Toujours assise dehors, attentive au spectacle de rue, mes yeux s’étaient habitués à la pénombre. La noirceur de la nuit était à la fois enveloppante, mais aussi inquiétante. L’anomalie présente, matérialisée par une rupture de courant électrique, renvoyait à des peurs ancestrales, réveillant des tensions insoupçonnées, des malaises irraisonnés. Le responsable du motel n’a pas su renseigner ses clients quant à la durée de la panne. Un couple arrivé tardivement est reparti après être passé à la réception. Alors que je m’apprêtais à rentrer à tâtons dans la chambre, un autre véhicule est arrivé, balayant de ses phares puissants toute la façade du motel. Je fermais la porte, il était temps de dormir un peu.
3 | écrire avec clarice lispector [13/12/69]
Sur le trajet menant à l’aéroport, la tristesse de quitter ce pays m’envahit. Mon esprit perturbé fuit le présent, malheureusement pour moi le chauffeur de taxi est très loquace. Se rend-il compte de mon état ? tente-t-il de me divertir ?Vous vous rendez compte, comment avait-elle osé ? Silence de ma part. Et elle me raconte ça, comme si j’allais approuver ce geste, comme si j’étais d’accord. Je croise l’ombre de son regard dans le rétroviseur, son approbation. Silence de ma part. Je ne suis pas une femme, mais quand même. Je change de position sur mon siège. Silence de ma part. La situation mérite qu’on s’y penche sérieusement, vous ne trouvez pas ? Je tourne la tête vers l’extérieur. La circulation est dense et des ralentissements sont annoncés par la radio locale. J’ai pris suffisamment de marge pour ne pas être inquiétée. Silence de ma part. Le chauffeur de taxi marque un temps de pause dans son monologue. Égoïstement, j’espère qu’il va se taire jusqu’au bout de la course. Je ne me sens pas d’humeur à alimenter cet échange. Sans compter que son insistance va me faire passer pour une personne que je ne suis pas, j’ai seulement besoin qu’à ce moment-là on respecte mon intimité. En plus, elle m’a détaillé toute la scène, la marque sur le sol, sa colère et son pied rageur qui tente de tout effacer. C’est abusé ! Un mot de ma part, effectivement ! Le taxi me dépose à l’aérogare des départs, il me tend mon bagage. Je tente un sourire discret et je le remercie. Lorsqu’il remonte dans son taxi, je remarque sur la plage arrière du véhicule une pancarte sur laquelle sont inscrits ces mots : KEEP ABORTION LEGAL. Le remords me gagne.
4 | de soi-même et d’écriture
Le 24 juin 2022, la Cour suprême des États-Unis annule l’arrêt Roe vs Wade qui accordait aux femmes américaines depuis 1973 le droit d’avorter. Aujourd’hui, cette abrogation rend à chaque état le droit d’autoriser ou pas l’interruption de grosses sur leur sol.
Conway, TX – 2022/08/01
Ils sont arrivés sur le site du VW Slug Bug Ranch à bord d’une berline métallisée qu’ils ont garée sur le parking. Deux couples d’un certain âge en sont sortis. Des texans à l’accent trainant très prononcé. Stetson, boucle de ceinturon et bottes de cow-boy pour les hommes, bermuda et tee-shirt pour les femmes. Ils se sont approchés de l’installation en discutant, et se sont postés devant la première des cinq coccinelles VW généreusement taguées. Je prenais des photos, mais très vite, ces deux couples m’ont intriguée. L’une des femmes montrait un très fort agacement et de son pied droit frottait vigoureusement le sol laissant s’exprimer une rage contenue accompagnée de mots que je n’ai pu saisir sur le moment. Après leur départ, je me suis approché de l’endroit où l’incident avait eu lieu et j’ai pu observer qu’elle avait effacé des mots tagués à la bombe sur le sol. Ils étaient presque devenus illisibles, K.eP A..r..N .EGAL. C’était comme au jeu du pendu, il manquait des lettres pour lire l’ensemble, mais je n’avais plus les moyens de jouer. Me vient à l’idée de vérifier sur mon appareil photo si j’avais pris une photo de cette partie du site. Et c’est avec stupeur que je découvre les mots que cette femme avait voulu éffacer : KeeP AbortioN LEGAL. Mon sang n’a fait qu’un tour. Une profonde colère est montée et s’est installée en moi comme si j’avais été trahie, comme si quelque chose s’était cassé en moi, comme si mes fondements s’étaient effondrés d’un coup. J’ai mis du temps à calmer les effets de cet acte que j’avais vécu comme une agression, une violence faite aux femmes du monde entier. Aujourd’hui encore je me questionne et je me demande comment gérer à travers l’écriture une scène d’une telle violence. Ici je n’ai fait que rapporter le geste sans lui associer la valeur sociale et politique qu’il implique. Ça relèverait du reportage, mais ce n’est pas ce que je souhaite écrire. Cet épisode m’a beaucoup questionné et il continue de m’interroger. Je ne souhaitais pas l’écarter de mon expérience d’écriture.
5 | à vous la cantonade !
Tenir jusqu’au départ se projeter vers demain attendre patiemment l’après Tenir la route droit devant soi et ne jamais baisser les yeux Tenir à la suivre jusqu’au bout et bien plus loin encore Tenir à ses valeurs à sa dignité à sa curiosité Tenir à la beauté du monde à la découverte de ses lieux incroyables que nous offre la terre mère Tenir face aux obstacles les affronter les contourner les comprendre Tenir à l’enseignement des anciens au regard qu’ils portent sur le monde Tenir à l’émotion procurée par une parole donnée puis reprise Tenir à préserver le souvenir d’un peuple blessé Tenir à la beauté d’une prairie traversée par une horde de chevaux sauvages Tenir à fouler la terre de ces lieux sacrés Tenir à cette liberté Tenir à l’écoute d’un chant d’oiseau Tenir au vent qui traverse la prairie fait frissonner et se plier les hautes herbes de graminées Tenir à ces moments troublants par leur simplicité et la force qu’ils nous procurent Tenir aux récits des peuples meurtris déplacés en souffrance de leurs racines et identité Tenir à la prise de conscience de la fragilité du monde mais coute que coute rester Debout