#chronique #04 | et après

1. mise au pas

Pas question de poser des questions
Pas question de questionner l’autorité
Pas question de réfléchir (surtout pas)
Pas question de remettre en question
N’exigez rien Écoutez bien ce qu’on vous serine
Pénétrez vous d’inepties et d’euphémismes
Partez Allez allez marchez au pas puisqu’on vous le dit

2. moment critique

À quel moment passe-t-on de fixé à stabilisé ? de modérément stabilisé à  contenu ? de contenu à modérément contenu ? à partir de quelle intensité les éléments de langage cessent-ils de persuader quiconque y compris ceux -là mêmes qui les prononcent ? À quel moment les euphémismes vacillent-ils sur les prompteurs ? quand s’éteignent-ils ? Quand la Catastrophe annoncée est-elle là pour tout engloutir ?

3. remplaçante

Il est debout derrière son bureau. Il remet ses lunettes, de petites lunettes aux verres ronds cerclés de métal argenté ; il reprend la feuille imprimée qu’il avait posée sur le bureau, la relit, relève la tête et examine la jeune femme qui se tient devant lui, de l’autre côté du bureau. Il la toise, la scanne, des pieds à la tête.
— Madame C*, c’est ça ? j’ai connu un C*, à l’université de Rouen. L’un de vos parents ?
— …
— Aucun rapport, alors ? Humph… Il soupire. Vous devriez faire l’affaire. De toute façon, après cette pauvre Mlle H*… Elle est en congé pour un moment, je le crains. Il faut dire qu’avec ses élèves… Il soupire à nouveau, longuement, reporte les yeux sur la feuille qu’il a sous les yeux. Vous, au moins, vous saurez… vous êtes jeune, ça devrait aller. J’espère que vous aurez de l’autorité. C’est ce qu’il leur faut, à ces jeunes, de l’autorité. Vous, vous avez déjà une petite expérience, à ce que je vois.
— …
— Ici, les élèves sont plutôt gentils. Prêts à s’appliquer. Enfin gentils… gentils… il élève soudain le ton. Gentils, mais c’est parce qu’on les a dressés, madame C*. Oui, dressés ! je sais bien que ce n’est plus dans l’air du temps, mais enfin, si on les laissait pousser comme ça, les enfants, ce serait n’importe quoi. La chienlit, oui madame, la chienlit. Ils ont besoin d’être cadrés, encadrés, ces jeunes.
Il reprend haleine puis, un ton en dessous :
—  Donc, madame C*, je compte sur vous pour faire preuve d’autorité, n’est-ce pas ? d’au-t-o-ri-té.
Il ouvre la porte de communication et aboie :
— Madame Nadine, veuillez faire signer son PV d’installation à madame C* et l’accompagner en salle des professeurs.
Il se retourne vers la jeune femme :
— Je constate que nous sommes sur la même ligne et que nous partageons le même point de vue sur l’éducation. C’était un plaisir, Madame.
Il se rigidifie et incline – à peine – le buste. Pour un peu il claquerait les talons.

4.  journal d’écriture et de recherche (4)

Anne Le Doux (~1674-1738), tentative de portrait.
Comment faire le portrait de celle pour qui on ne dispose de presque rien, sinon de quelques rares éléments biographiques, pour certains incertains ? Si elle était un homme, ou si elle était née un siècle plus tard, encore pourrait-on – peut-être – disposer de sa signature. Mais elle est née dans le dernier quart du XVIIe siècle, dans une famille de gueux – des pauvres, des manouvriers – qui n’avaient pas les moyens de donner de l’instruction à leurs enfants, et certainement pas à leurs filles. À la rigueur, en se sacrifiant, ils payaient l’écolage pendant trois ou quatre ans à l’un de leurs garçons. Ou bien, ce garçon, s’il était doué, pouvait bénéficier de l’aide du curé, ou du clerc, ou de son(relativement) riche parrain. Mais les filles… d’ailleurs, elles n’ont pas le temps, elles travaillent depuis qu’elles savent se tenir debout, elles aident la mère au ménage, s’occupent des derniers-nés, se rendent utiles, vont tirer de l’eau au puits, chercher les œufs et fermer les poules le soir, porter la pâtée au cochon (si on a la chance d’en avoir un), arracher les mauvaises herbes du potager (si on en a un), faire de l’herbe sur les talus pour les lapins, apprendre à filer la laine puis filer la laine, glaner dans les champs au moment des récoltes…
Anne n’est qu’une silhouette floue, au travail, toujours au travail. Et aussi en travail. Huit accouchements, peut-être plus de grossesses. Quatre de ses enfants sont morts les jours suivants leur naissance après avoir été portés à l’église pour y recevoir le baptême ; ils avaient été ondoyés à la maison par la sage-femme, « par nécessité » écrit le curé, autrement dit « en danger de mort ». Ils avaient été nommés Adrien, Marie-Madeleine, Marie et Jeanne, nés respectivement en 1700, 1701, 1705 et 1707. Un, né en 1706, n’a pu vivre assez longtemps pour recevoir un nom. Un autre, nommé Pierre, qui avait vécu jusqu’à quatre ans, a été fauché par l’épidémie qui a tué de nombreux enfants de moins de dix ans en 1706 et 1707. 
De ses huit enfants, deux seulement ont survécu : Pierre, né en 1709 et Thérèse, née vers 1714. Une étude attentive des registres de ces années noires de 1700 à 1710 montre que cette mortalité des nouveau-nés ne touche pratiquement que les enfants de manouvriers. En dix ans, quarante enfants meurent avant neuf mois. Mais huit seulement sont des enfants de laboureurs. Et encore y a-t-il une naissance gémellaire, toujours difficile et amenant très souvent à cette époque à la mort de l’un ou des deux enfants. Durant cette période, Jeanne Vaillant ne perd qu’un enfant sur les sept qu’elle met au monde.  On peut se demander si ces bébés ne sont tout simplement pas morts de la malnutrition de leurs mères. Morts de faim.
Anne meurt à soixante-quatre ans. On ne sait de quoi ; à la différence d’autres, ce registre ne précise jamais les causes de la mort. Elle est morte d’usure, sans doute. Des années de malnutrition et de grossesses à répétition lui auront coûté ses dents et ses cheveux. Elle devait pourtant être robuste, très robuste même pour survivre à ces épreuves. Elle était probablement de petite taille, moins d’un mètre cinquante, comme ces grand-mères minuscules croisées dans les rues de New-York au début de ce XXIe siècle, ces femmes qui avaient migré aux États-Unis dans les années 1930, qui avaient souffert de privations durant leur enfance et dont les visages ressemblaient à de vieilles pommes. Mais leurs yeux clairs restaient vifs et pétillants.
De la forme de son visage, de son sourire, de la couleur de ses yeux et de ses cheveux, on ne saura rien. Son petit-fils, qui s’engage dans la cavalerie du roi en 1758, avait les yeux gris, un trait qui se retrouve dans la famille du côté paternel de génération en génération. Anne avait peut-être, elle aussi, les yeux gris et les cheveux châtain clair.
Je la crois énergique aussi. Son fils Pierre, pourtant très fragile à la naissance puisqu’il est lui aussi ondoyé par nécessité, a survécu. Nourri et protégé par sa mère. Il a appris à lire, à écrire et à signer son nom d’une écriture nette et ferme. Il était d’assez bonne constitution, puisqu’il a travaillé au château et était devenu le cocher du seigneur, travail qui nécessite de la force et de l’endurance. Pour sa mère, ce devait être le signe d’une ascension sociale, une ascension modeste, très modeste, mais réelle, qui signifiait gîte et couvert assuré.

5. bâtisseur d’empire

Tenir
d’un ton assuré
celui de l’expert
des propos lénifiants
sur les chaines prétendues d’information

Tenir
s’accrocher à ses éléments de langage
à ces mots préfabriqués prémâchés
bien calculés
croit-il vraiment qu’on va encore le croire
croit-il qu’on l’écoute encore

Tenir
alors qu’il est trop tard
alors que tout s’écroule
le discours du déni
quand plus rien ne reste debout

A propos de George Baron

J'aime la lecture, la SF et l'Oulipo. J'ai commencé à écrire, et plus j'écris, plus j'ai envie d'écrire. Plusieurs projets en cours, rien de finalisé.

13 commentaires à propos de “#chronique #04 | et après”

  1. C’est toujours un plaisir de découvrir votre travail, un réconfort aussi, comme si je me trouvais, en vous lisant, en pays de connaissance. J’ai aimé votre texte « Remplaçante », pile poil dans la proposition de François et votre « journal », bien sûr. Merci !

    • Merci Émilie pour votre lecture! Je vous avoue qu’écrire « remplaçante » était assez amusant (oui, il y a du règlement de compte là-dedans!). Le « journal » est un travail de longue haleine, j’espère « tenir »!

  2. « Tentative de portrait », voilà un titre qui ouvre le champ d’écriture, bien confirmé par le texte. Et merci pour cette scène de la remplaçante, que j’espère ancienne…(Par ricochet, je me rappelle d’un  » ne tournez jamais le dos aux élèves, et si vous avez des problèmes appelez les profs de gym; La salle des profs est au rez-de-chaussée « )

    • Le « ne tournez jamais le dos aux élèves » est plus récent, je crois! On me l’a rapporté aussi… j’imagine que si la phraséologie change, on retrouve toujours les mêmes « types » (en version masculine ou féminine).
      Merci pour votre lecture, Valérie.

  3. Merci George pour ces récits très en situation, avec des personnages très marqués, d’autres plus effacés, d’autres encore en construction entre archives et imagination. La vie d’Anne laisse songeur.

    • Oui, cette vie laisse songeur, et je vous assure que, des faits bruts, je n’ai rien inventé, hélas. Et qu’il y avait pire… j’y viendrai peut-être dans une prochaine chronique.

  4. « Comment faire le portrait de celle pour qui on ne dispose de presque rien » : cette interrogation me fait penser au travail que Natacha Apanah a mené pour écrire La mémoire délavée. Surprise de l’utilisation « à rebours » du tenir debout d’Albane Gellé mais ça se tient et fait écho avec la mise au pas de la 1 (plutôt glaçant).
    De mon point de vue, en supprimant le récit, le dialogue de la 3 serait encore plus percutant et le principal presqu’à la limite du machiavélisme.
    Merci !

    • Pour le 3/, je me suis posé aussi la question « avec ou sans récit ». Je l’avais dans un premier temps rédigé comme un dialogue de théâtre, avec quelques didascalies; mais il manquait la gestuelle et les didascalies sont devenues récit. Mais votre remarque me laisse penser que le récit qui concerne la remplaçante est de trop. Je l’enlève dans la version blog, mais le laisse dans le pdf.

  5. J’ignore ce que deviendra cette étude / portrait du pt 4. Mais cela m’interroge sur le rapport entre Histoire et Roman. A mon sens, votre texte et ses « tâtonnements », ses recherches, sont beaucoup plus passionnants que la moindre tentative de fictionnalisation. Peut-être parce que le factuel nous laisse libres de voir, là où le roman met en scène, donc impose une vision ?

    • Entièrement d’accord avec vous.
      Se pose aussi, pour écrire une fiction qui voudrait respecter les données historiques, le problème de la langue que parlaient ces personnes. Langue que nous ne connaissons pas, ou très mal.
      Reste la possibilité du récit d’enquête.