
1 | Juste après
Pas question de regarder les décharges publiques dans les yeux. Pas question de s’approcher du broyeur du camion à poubelle. Pas question de faire tourner une machine à laver sans y mettre du linge. Pas question de laisser ce sac plastique vide. Pas question de refermer le réfrigérateur sans y compter les glaces restantes. Pas question de rentrer sans avoir fait le plein. Pas question d’arrêter de regarder la télé. Pas question de cesser de se plaindre. Pas question de croire que l’herbe est plus verte ailleurs. Pas question de ne pas croire que tout est vrai, que rien n’est faux, que si l’histoire ne finit pas bien, l’on ne peut pas en changer. Tout est bien qui finit bien. Tout va bien. On prend bien soin de vous. Ayez confiance. Voyons, pourquoi vous mentirait-on ? Dormez tranquille, le rayon du soir vous dit bonsoir. Pas question de sortir du supermarché.
2 | l’atmosphère
Le ciel est délibérément clair transparent, c’est pour cela que leurs corps sortent de la léthargie. Il est temps de se lever, le bleu et puis la neige au ciel commandent le mouvement. Le bruit des camions-bennes, des sacs que l’on charrie, des poubelles vertes au couvercle blanc, jaune et vert que l’on traîne sur le bitume noir et gris, de la matière que l’on broie, de l’odeur qui se noie et ressort comme une mixture sentant mauvais la bière et la sauce mixée à tout. Et les corps qui s’extraient du boucan en titubant. Les cigarettes allumées aussi vite que fumées, les yeux à chaque battement ramènent un peu la nuit que le soleil explose. Ici, la rosée n’est pas dans son habitat naturel, elle fait avec la ville, tâtonne, se dépose sur les êtres cherchant ici-bas les arbres et puis les fleurs. Les passants traversent ces corps immobiles qui cherchent la chaleur qui ne se montrera qu’au cou de midi.
Et les bus se la ramènent, enlèvent leurs premiers voyageurs, emmitouflés dans leurs anoraks et autres manteaux ; ils partent en mission ballotés par les freinages et les klaxons stressés du matin. Tous comme les fantômes des ruelles, ces travailleurs qui partent entre quatre et cinq heures traquent encore un peu de nuit pour y conserver la sécurité du sommeil. Les premiers employés se faufilent par l’entrée du supermarché et vont vite se changer au fond du magasin. Le bouton de la cafetière tourne au rouge et les pièces tombent dans la machine qui les digère et rote des gobelets qui passent de mains en mains, comme une prière. Les chariots percent la lumière de l’entrepôt pour fondre dans les allées pour y installer les produits sur les têtes de gondoles. Tous ces marchandises connaissent le chemin, elles savent très bien où toutes elles finiront.
Et la boulangerie de l’angle tourne depuis le matin, avant c’était plus tôt, mais c’est encore du taf malgré toutes ces machines. Dans l’escalier, une dame du troisième âge tire son caddie de courses à trois roues éclairées par la fenêtre de l’entrée de l’immeuble. Les premiers enfants sortent des bâtiments comme une famille en règle, les sœurs accompagnent les petits frères le long de la rue animée. Ils ne courent pas encore. La lumière du feu rouge crache sa couleur pour stopper l’ambulance, laisser passer la jeunesse qui circule, bouillant dans les veines de la pente qui les mène à l’école primaire. Les pigeons répètent le même répertoire et volètent à chaque pas de gens pressés ou d’enfants amusés.
Devant la boulangerie, comme un chef d’orchestre un clochard somnambule s’assoit. Ses membres tremblotent en attendant que le ciel hausse la température, c’est un peu comme une danse. Quand le soleil, l’aura en ligne de mire, il bougonnera de n’avoir encore dans le creux de sa main que quelques pièces jaunes. Il vibre à l’élixir qui calmera ses nerfs, arrangera ses tripes, le fera se lever, frotter sa poche qui fera sonner son butin. Il se transportera jusqu’au supermarché. Il comptera ses pas, ses pulsations et capturera en pensée, c’est son pouvoir le juste compte de bouteilles pour faire passer sa journée.
3 | l’accélération
— J’ai toujours rêvé de bloquer les portes.
— Je vous demande pardon ?
— Ne vous inquiétez pas, je ne le ferai pas.
— Non, mais je suis le premier client à qui vous dites un truc pareil ?
— Écoutez, je voulais pas. Je m’excuse. C’est sorti tout seul.
— Oh, je ne vous en veux pas finalement. C’était surprenant, c’est tout.
— Je vous remercie de le prendre comme ça.
— C’est peut-être une peur maquillée, non ?
— C’est vrai, des fois j’en ai marre de parler.
— Ah bon et pourquoi ?
— Y a des voix qui m’énervent, d’autres qui m’endorment et il y en a qui me forcent à penser.
— J’appartiens à quelle catégorie dites donc ? N’ayez surtout pas peur de me vexer. J’en ai vu d’autres, vous savez.
— Celle qui me force à parler.
— Vous êtes pas obligé. On peut se taire tous les deux. Toujours est-il que moi, je ne peux pas vous enfermer dans votre propre voiture. Vous avez un avantage sur moi. Alors, je pourrais bien vous forcer à parler. Ça équilibrerait les forces.
— Vous avez tout votre temps, on dirait.
— C’est cela même, j’ai les moyens en plus.
— Je vous aurais pas vexé finalement ?
— Ne vous arrêtez pas, je ne vais pas descendre ici, je vais vous garder un peu plus à mon service.
— D’accord, mais je peux au moins vous demander jusqu’à quand ?
— Je ne sais pas. Je n’ai pas encore décidé.
— C’est le comble.
— Oui, c’est cela, mais vous pourriez au moins me remercier, non ?
— Oui, je pourrais.
— Et ?
— Je crois que je vais attendre un peu si ça ne vous dérange pas.
— Non, non, pas du tout. A vrai dire, je voudrais bien voir ça.
4 | la pièce que j’écris
Sylvie lit Gilles ou Fréquences Fantômes (suite)
Un souffle. Elle fredonne le jingle de l’émission. Elle s’adresse aux spectateurs.
SYLVIE : Bonjour à tous, vous êtes sur Radio Fréquence 27.3 ! Dans un nouvel épisode de « Racontez-moi votre histoire ». C’est Sylvie, votre hôte. Aujourd’hui encore, je me ferai un plaisir de lire la lettre de l’un d’entre vous. Sans plus attendre, tirons au sort une lettre.
Sylvie lève la main, plonge dans le sac, en extrait une. Elle fixe le public. Elle ouvre délicatement la lettre.
VOIX RADIO, DEPUIS LA SCÈNE : Dans la station de la Fréquence interdite, l’équipe est sur le pied de guerre. Après chaque émission, ils croulent sous le courrier. Sylvie a décacheté la lettre. Elle joue avec les nerfs de quelques milliers d’auditeurs…
Sylvie dévore la lettre des yeux. Elle la repose. Inquiète. Elle se dirige précipitamment vers la technique.
SYLVIE : Pas d’adresse. Trouvez-le.
Elle retourne à sa table. Elle reprend la lettre. La parcourt. Puis, au public. Elle fixe la lettre.
SYLVIE : D’accord. Il s’appelle Gilles.
Elle parcourt le public du regard comme s’il s’y trouvait.
Encore jeune. Je vois le genre.
SYLVIE : J’ai une idée. Attendez !
Elle sort de scène.
SYLVIE : J’arrive !
Elle revient, transformée. Elle a attaché ses cheveux. Elle tient une casquette dans sa main. Elle l’enfile. Elle regarde en direction de la régie.
SYLVIE : Bah quoi ?
Elle fixe le public. Elle fait quelques pas vers la technique.
SYLVIE : Toujours rien ?
Un silence lourd. Elle revient vers le public. Elle ferme les yeux un instant. Elle respire profondément.
5 | et la transgression des 8000
Tenir la mollesse après avoir attrapé la rudesse s’être fait malaxer être sorti du bout des doigts debout.
Tenir sa falaise s’y laisser glisser finir en pierre en gravillon se remettre à avancer en poudre debout.
Tenir couché avalé retourné finir dans de l’huile ne plus se sentir friture c’est être comme un debout.
Tenir devant lui un discours assumé puis tortiller l’ouverture de la bouche et faire couler les mots debout.
Tenir l’alcool la drogue trop de dragées la tête en l’air dans l’eau au fond de la mer tomber du ciel debout.
Tenir la fin tous les silences les papiers humides les nouvelles qui flanchent juste ce qui tient le bout debout.