1 Paul Valet
PAS QUESTION DE collaborer au rétrécissement du monde ; PAS QUESTION DE laisser nos regards devenir plus petits que ce qu’ils regardent ; PAS QUESTION DE laisser confisquer notre émerveillement par ceux qui ont réponse à tous ; PAS QUESTION DE réduire le vivant à ce qui se mesure ; PAS QUESTION DE traverser les jours sans être traversés par eux ; PAS QUESTION DE confondre savoir et présence, possession et rencontre, vitesse et mouvement.
Exigez des rencontres qui déplacent
Exigez des mots qui ouvrent
Exigez des questions sans réponse
Partez
Quittez les chemins déjà tracés
Allez là où l’herbe insiste entre les pierres
Allez là où les abeilles butinent sans demander la permission
Allez écouter les arbres qui grandissent sans discours
Devenez rivière quand tout veut vous retenir
Devenez arbre quand tout vous pousse à courir
Devenez oiseau, mousse, pluie
Devenez l’ami des formes fragiles qui persistent
Et laissez le monde chaque matin, vous rendre un peu plus vaste.
Le réel n’est pas à conquérir, il est à rencontrer.
2 le monde encore le monde
Le plafond défile. Dalles blanches. Une tâche plus sombre. Une lampe ronde. Une autre. Une troisième. Les roues glissent. Aucun grincement. Une porte puis une autre. Le froid du métal sous les avant-bras. Le bracelet au poignet. Mon nom, ma date de naissance. Je suis devenue quelques signes imprimés.
Les voix. Elles ne parlent pas toutes de moi. Elles se croisent. Une histoire de vacances. Un café. Un enfant qui n’a pas voulu dormir. Une heure de rendez-vous. Le monde poursuit sa conversation.
Le masque n’est pas encore sur mon visage. Pas encore.
Le tissu vert. Une manche relevée. Des cils derrière une visière. Une main qui ajuste la perfusion. Une autre qui effleure mon épaule.
Respirez tranquillement.
Respirer encore.
Le bip régulier. Le plastique transparent. Une boucle de cheveux échappée d’une charlotte. Une odeur que je ne sais pas nommer.
Le masque approche.
Le monde aussi.
Quelqu’un ouvre une fenêtre quelque part. Un train entre en gare. Une pluie commence peut-être sur une ville que je ne verrai pas. Les nuages continuent à voyager sans moi.
Retarder le basculement.
Les contours deviennent moins précis. Les voix n’ont plus de direction. Les objets renoncent à leur poids. La lumière ne tombe plus sur les choses. Elle flotte.
Je suis encore ici.
Presque.
Puis plus rien à retenir.
Le monde continue.
3 la porte des dames
Elle était fermée. Nous étions devant. C’est ainsi que les rencontres commencent parfois : par une porte qui ne s’ouvre pas.
Le concert a commencé depuis vingt minutes. On entend la basse au loin. Les gens dansent. Nous avançons de trois pas toutes les cinq minutes. La femme devant moi porte un chapeau immense.
- Vous savez dit-elle, les files d’attente sont les derniers endroits où les gens sont encore obligés de se rencontrer.
Je souris.
- Dans les ascenseurs, on regarde son téléphone. Dans les métros, on regarde son téléphone. Ici, on regarde les toilettes
Je hoche la tête.
Elle rit.
- C’est un progrès.
Elle tient un verre vide dans une main et un petit carnet de l’autre.
- J’écris les phrases des inconnus
- Pourquoi ?
- Parce que les gens disent des choses intéressantes quans ils pensent que personne ne les écoute
La file avance.
Elle ouvre son carnet.
- Tenez, aujourd’hui j’ai noté : « Je suis venue voir un groupe que je n’aime pas parce que mon mari l’aimait avant de partir ».
Elle referme le carnet.
- Les toilettes sont formidables. On y apprend beaucoup de choses.
- Sur les gens ?
- Non.
- Sur ce qu’ils cachent.
Elle entre.
La file avance.
Je ne la revois pas.
4 l’arrêt de bus
Un enfant tient un ballon rouge. Il ne le lance pas. Il le garde contre lui. A côté de lui, une vieille dame s’appuie sur une canne. Ils parlent. Je suis trop loin pour entendre leurs mots. Je vois seulement leurs visages qui s’éclairent tour à tour. L’enfant ne semble pas intimidé. La vieille dame ne paraît pas surprise qu’il lui adresse la parole. Les enfants reconnaissent plus vite que nous ceux qui ont du temps à offrir.
Le ballon bouge doucement au rythme de la conversation. La canne reste immobile. Entre eux quelque chose circule que je ne peux pas saisir. C’est mieux ainsi. Les paroles entendues peuvent fermer plus de portes qu’elles n’en ouvrent.
Le bus tarde. Les autres voyageurs consultent leur téléphone, regardent le panneau lumineux, soupirent. Eux ne semblent pas attendre. Ils ont trouvé ce que les autres cherchen sans le savoir : quelqu’un à qui donner quelques minutes.
Je n’ai que cet instant.
L’enfant a dix ans peut-être. Il rentre de l’école ou d’un entraînement. Le ballon est un cadeau, un souvenir, un projet qu’il garde parce qu’il appartient à un moment heureux. La vieille dame a connu des départs. Elle prend ce bus régulièrement, pour une course, une visite ou simplement pour continuer à traverser la ville.
L’histoire est-elle possible ?
Le bus arrive. Les portes s’ouvrent dans leur souffle habituel. Sans qu’on le lui demande, l’enfant glisse sa main sous le bras de la vieille dame. Elle accepte ce geste avec une simplicité tranquille, avec la confiance de ceux qui savent que l’aide n’appartient jamais à celui qui donne.
Ils montent.
Je les imagine ensuite assis séparément. Ils ne parleront peut-être plus. Il existe des rencontres qui tiennent tout entières dans quelques minutes et n’ont pas besoin de lendemain.
Quelques arrêts plus loin, l’un descendra avant l’autre. Le ballon rouge trouvera un jardin, une chambre, une fête, un autre jour. La vieille dame poursuivra son chemin à petits pas.
Ils s’oublieront peut-être.
Ou ils garderont, sans même le savoir, quelque chose de cette rencontre : la sensation légère d’avoir été vu.
Le bus s’éloigne.
Le ballon rouge disparaît derrière la vitre.
Certaines histoires commencent précisément là où nous ne pouvons plus les connaître.
4 ce qui nous traverse
Tenir sans posséder une maison dont les murs auraient appris à voyager une valise pleine de choses jamais perdues un miroir qui garde les visages avant les homme ne retenir que l’invisible qui consent à nous traverser debout.
Tenir même couché quand le corps devient une chambre fermée et que le plafond invente un autre ciel laisser entrer par la fenêtre un oiseau une lumière une pensée quelque chose qui continue sans nous découvrir que l’immobile peut encore voyager debout.
Tenir la vie par les deux bouts l l’enfant qui cherche encore la main qui apprend à lâcher tenir ensemble ce qui arrive et ce qui s’efface les visages présents et ceux qui reviennent autrement marcher avec hier dans une poche et demain dans l’autre debout.
Tenir parole même quand les mots n’ont plus la force de porter chercher dans les phrases anciennes ce qui respire encore ne pas promettre l’impossible écrire pour ne pas laisser tomber ce qui demande à vivre debout.
Tenir la tête sur les épaules les yeux en face des trous regarder les blessures du monde sans fermer les volets voir les fissures par où entre encore le jour garder l’étonnement malgré ce que l’on sait continuer à apprendre à regarder autrement debout.
Tenir le fil celui qui relie les absents à ce qui continue à ce qui passe d’une main à l’autre d’un livre à un visage ne pas chercher à retenir mais seulement à suivre jusqu’à ce que le chemin devienne une trace debout.