#chronique #03 | en vous remerciant

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Écoute, l’oreille te dira mieux que l’œil l’endroit où tu as laissé tomber le monde.

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En vous remerciant. Le gosse tape déjà le mètre quatre-vingt-cinq. Il est enrobé, mais pas comme un pauvre. Il est enrobé comme son père, comme un fils de patron. On ne s’inquiète pas pour lui à l’école : il ne se fera pas bizuter. Quant à ses résultats, ils sont sans importance : il va reprendre le PMU de papa. Il donne la main le dimanche avec sa politesse mécanique dans la voix d’un autre. On voudrait le plaindre, mais il est bien plus à craindre.

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Tu m’as inoculé tout ce que tu as pu du morne dimanche de province. Les enfants sont de grands simulateurs et je ne t’aurais contredite pour rien au monde, j’avais bien trop peur de toi, de te déplaire, de te contrarier. Tu étais déjà bien assez tourmentée comme ça, notamment par ces dimanches qui n’en finissaient pas, qui étaient toujours les mêmes, foutus d’avance, presque lundi. Je me suis ennuyée comme un caméléon, j’ai repris tes expressions, tes soupirs, tes paroles. Pas besoin d’être une actrice très douée : tu croyais avec une telle ferveur au consensus de la plaie des dimanches, qui aurait pu penser autrement ? Je simulais : comment aurais-tu aimé une enfant insensible à ce malheur universel ? Il fallait être sans cœur pour ne jamais s’ennuyer à ce point. Je ne devais pas faire partie de l’humanité pour passer à côté d’une aussi pesante évidence, mais heureusement, tu ne le remarquais pas alors. Le dimanche à lui seul n’aurait pu être cause d’un état aussi lamentable. Il fallait conspuer la combinaison avec la province, la petite ville de province, mère de tous tes maux, où tu t’étais employée à revenir pourtant, encore et encore. Elle valait mieux qu’un village, mais moins, bien moins qu’une capitale. Tu avais des échelles quantitatives qui m’échappaient : à mes yeux tout était grand, même le plus petit trou de souris. L’expression trou du cul du monde était pour moi pleine de rires et de mystères, mais je prenais l’air las, je copiais ta mine blasée en toutes circonstances. Voilà où j’étais rendue avant même d’avoir commencé à lire. D’ailleurs, pourquoi lire ? Balzac, Maupassant et Zola, tu les avais collés d’office dans le sac des secrétaires de l’ennui des provinces, des dimanches. Tout ce qu’il y avait à dire sur ce sujet, ils l’avaient dit (alors, pourquoi écrire ?) et tu les proposais à ma lecture à venir comme autant d’alliés, autant de preuves que de tout temps, tout le monde maudissait les dimanches et l’ennui et la province, d’une seule et même voix (je ne les lirai donc pas). Une seule vignette échappait à ta vindicte dominicale, que tu produisais régulièrement. Non dans le but de proposer une échappatoire à cette fatalité, mais pour la crisper définitivement dans la déploration vaine du conditionnel passé. Tu avais vécu un (plusieurs, peut-être ?) dimanche remarquable, mais ils étaient perdus pour toujours. Au retour des vacances, vos parents vous avaient servi un petit-déjeuner en guise de dîner. Ça avait été merveilleux. Dans un premier réflexe salvateur, je tentai des reproductions du même. C’était non seulement vain, mais déplacé. Quelque chose qui aurait dû être continué avait été interrompu sans retour (qui étais-je pour prétendre à une réparation ?). J’essayai d’autres fêtes, d’autres rituels… sans effet. Tu cultivais avec tous les soins la plante en pot de cette nostalgie qui se détachait en miniature sur le fond brouillé des dimanches infinis et pareils. Pas touche ! Je faisais profil bas et à la longue, j’ai dû finir par y croire mollement. Pour dire la vérité, je ne sais plus très bien, mais j’observe que la vitalité de particule solaire des enfants se ternit à force de se frotter à la posture blasée des adultes. La lampe ne laisse plus sortir le génie. Les paroles se font rares (d’ailleurs, à quoi bon parler : tu sais d’avance ce que je vais dire, combien de fois devras-tu me le répéter ?). Finalement, je n’étais pas si mal, conservée dans le doux-amer, confite dans tes certitudes. La mort dans le froid est la plus douce, dit-on, on croit qu’il y fait chaud… C’était sans compter sur l’école gratuite et obligatoire. Au détour d’une dictée de fin de primaire, le chevalier Proust m’a réveillée. Ses dimanches avaient un air de déjà-vu, déjà-espéré, tous les sens à l’affût, des vitraux versicolores aux tablettes des pâtisseries. J’ai trahi l’ennui des tiens, et cela me vaut un bannissement à vie, dans lequel j’ai emporté Balzac, Zola et Maupassant, en lot de consolation.

A propos de Emmanuelle Cordoliani

Joue, écrit, enseigne, met en scène et raconte des histoires. Elle a été décorée par Beaumarchais ( c'est un raccourci mais pas une usurpation ) et elle travaille avec la même équipe artistique depuis des lustres ( le Café Europa ) ce qui fait sa fierté et sa joie. Voir et explorer son site emmanuellecordoliani.com

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