#Chronique 04 # Jour et nuit

1 | D’autres mots

Que pourrais-je demander de plus grand que le choix des mots ?

De ce – ça va – pas question.

Tomber… non plus

non plus… laisser tomber.

Exigeons que le bruit ne couvre pas le silence.

Partons à l’affût.

Eclairons la nuit.

2 | 21h44 et quarante secondes

Fontenay-les-louvets en Normandie. Claire soirée d’été. Lucky jappe présumant un départ imminent en forêt. Mais non, l’affût avec lui n’est pas envisageable. Bastien, Bastien, crie joyeusement une mère derrière la haie du jardin – « les mûres seront bientôt à point ». 21h20 – Beau ciel pur, blanc. Fenêtres ouvertes dans la Dacia, nous longeons les routes bordées d’arbres de la forêt domaniale d’Ecouves. A l’ouest, vers le soleil couchant, Alençon. A hauteur du panneau La Boucelière, on se lève par-delà la fenêtre de la voiture pour scruter les champs en feu sous le soleil rasant. On dirait des projos. Un lièvre passe. Trop tôt encore pour apercevoir les cerfs. Des amoureux piqueniquent. Les fougères et l’herbe brûlée sentent bon. 21h26. Le ciel vire rose. La route monte, descend, s’assombrit. On se dirait dans la Creuse. 21h37. De part et d’autre, une coulée – traces des passages d’animaux. On est heureux de jouer aux pisteurs. Avant l’église non loin d’une camionnette de l’Office National des Forêts, l’herbe d’une prairie est restée haute. Y apercevoir des cerfs ? On ralentit. On attend. Non. Pas de cerf. On va chercher ailleurs. Tout est calme. Oiseaux figés sur poteaux télégraphiques. Il fait encore très chaud. Tout à coup, odeur de boule de foin fermentée. Sur la route, un couple en shorts et teeshirts aux couleurs jurant avec le paysage, promène leur chien en attendant les premiers souffles de fraîcheur. On décide de se diriger vers les pommiers. En septembre on y voit souvent des cerfs. En chemin, quelques rares chevaux et moutons. Parcelle de bouleaux aux feuillages graciles en lisière de forêt touffue. Dans le pré, là-bas tout au fond, une forme maronnée. 21h44 et quarante secondes, c’est l’heure où l’on voit. Toujours pas de cerf, mais petit cri retenu, une biche et son faon. La lune est pleine. On fait silence totale. Les quadripèdes nous observent fixement, des innocents pas encore rôdés à la prédation humaine. Ils repartent tout de même. Se sont-ils irrités de se sentir observés à la dérobée ? Dans le presque noir, nous nous en retournons aussi, non sans guetter – on ne sait jamais, des fois que – un nouveau miracle animal. Retour par Saint Didier sur Ecouves. Sur les bords de la route des panneaux réfléchissants se sont allumés. Les feuillages dentelés des arbres, frissonnent entre des portées de ciel oranger, jaune, parme, gris, et, basculent dans la vraie nuit.

Lucky dès notre retour reçoit moultes caresses.

3 | Se rassembler et écrire

Une jeune fille haute d’un mètre soixante, guère plus, habillée marronné (pantalon, tee-shirt, chaussures campagnardes à lacets). Belle allure plantureuse. Sa chevelure blonde cendrée, bouclée, fournie, entoure à ravir un visage encore poupin. Ce 25 juillet 2026, la jeune femme station debout, est adossée contre un siège replié du métro de la ligne 13. Dans ses yeux, très bleus, réhaussés par les saillis de ses pommettes, une innocence, une tendresse naturelle, jurant avec les arômes de sueur et de poussière poisseuse du wagon. Une dame d’une première vieillesse, assise en face d’elle sur un strapontin près de la porte de sortie, la regarde tout en faisant mine de répondre à des messages téléphoniques. L’épaule gauche de la jeune fille porte un sac en jute beaucoup trop plein qui à chaque freinage intempestif du métro, s’écrase contre le bout de paroi juste au coin de la porte de sortie. Ses deux bras enlacent un immense bouquet d’hortensias. Les grappes de mini-pétales blancs et parmes nappent les entrelacs de ses boucles – une main artisane aurait pu les avoir tressées en ornement pour panier. La belle rapproche avec insistance les anses de son sac qui ne cessent de se dissocier. La dame pas tout à fait vieille, est songeuse – de cette façon, cette vénus en métro, pourrait bien chercher à ‘se rassembler’ – c’est le terme qu’elle trouve en cet instant – pas mieux. Elle finit par s’en convaincre d’autant qu’elle remarque les tressaillements apeurés de la belle à chaque déplacement des corps des passagers dans son proche ou plus lointain périmètre.  

La presque vieille s’emballe et imagine la vie de la belle. Un souvenir la hante, elle en est sûre. Dans l’obscurité douce de sa chambre d’enfant, yeux entrouverts dans son lit, un jour, un rai de lumière a dû se glisser sous la porte. Et encore aujourd’hui, le parfum fermenté d’un bouquet d’interdits et quelques mots jamais oubliés, refont surface d’un lointain cauchemar. 

Je viens prendre des nouvelles de ton bras.

(…)

Ben, parce qu’il est cassé.

(Silence de ma part) …

Je ne te vois pas.

(Silence de ma part) …

Tu es là ?

(Silence de ma part) …

Il y a bien des façons de tomber sur ses disparus indésirables.

Quelques cinq minutes plus tard, à la station Malakoff-Etienne Dolet, la belle bondit d’un pas leste sur le quai, et la porte du métro se ferme derrière elle. Jusqu’à la dernière seconde, déjà nostalgique, la vieille s’est penchée pour la regarder disparaître. D’un volte-face la jeune femme lui a jeté un œil noir. S’est-elle irritée d’avoir été ainsi poursuivie du regard ? A-t-elle imaginé quelque prédation rance pour sa fraicheur juvénile ? La vieille un peu honteuse de sa muflerie, se persuade que la belle n’a tourné talon qu’à contre cœur, avant tout furieuse de n’avoir rien compris à ces quelques minutes silencieuses. Sans tarder et par peur d’oublier, elle complète avec force détails ses notes prises à la dérobée sur son téléphone. Elle n’est pas mécontente de sa récolte – cette rencontre hasardeuse en métro l’emmènera assurément vers une matière de roman.

4 | Portrait projection

Cette fois, n’écrirait ni en amont, ni en aval de ce qu’elle avait déjà écrit. Cette fois, elle tenterait de freiner son élan, de ne pas se précipiter, de ne pas vouloir ‘se rassembler’. Car pourquoi y aurait-il à tout prix besoin de faire récit ? Oui, non ? Elle ne savait pas. Elle s’interrogeait.

Elle s’exerçait avec régularité, elle creusait, elle plongeait là où elle n’avait jamais osé. Elle lisait davantage maintenant. Elle explorait, se confrontait à sa peur. A chaque auteur, de page en page, elle voyait éberluée le champ du possible reculer à l’infini. Elle pénétrait l’univers de ces grands – Zola et Proust cette fois-là – leurs milliers de pages construites comme des cathédrales. Elle voulait apprendre d’eux, incorporer leur exigence. A leurs côtés, elle se sentait toute petite bien sûr, mais surtout voleuse, enfin pas vraiment, elle s’interdisait de se culpabiliser, y parvenait parfois. C’était ainsi. Ces illustres avaient le talent d’inspirer, d’être des modèles et sans le vouloir, ses maïeuticiens. Plus elle les lisait, plus elle s’interrogeait, et, se lançait à travailler à écrire toute seule.

Elle savait bien la valeur d’un parcours. Elle savait qu’il exigeait une assiduité en même temps qu’un laisser venir. Elle n’excluait pas l’avancée vers un « objet livre », sauf à le confondre avec une fin en soi. Parfois un début de récit pointait timidement son nez. Elle s’en étonnait, s’effrayait. Se mettre déjà à rassembler ses chétives écritures ? Choisir ce chemin plutôt qu’un autre ? Et, toutes ces tables de libraires qui débordaient.

Si on lui demandait « ce qu’elle faisait dans la vie », depuis peu, elle répondait « j’écris », enfin « j’apprends à écrire ». Si on lui demandait ce qu’elle écrivait, elle répondait comment elle écrivait, disait qu’elle accordait une grande place à son monde du dedans, qu’elle n’oubliait pas pour autant le réel du dehors. Si on insistait pour en savoir davantage, elle disait que son quotidien était concentré, exigeant, choisi, que son travail d’écriture était journalier comme la lecture. Elle disait qu’ainsi elle grandissait en curiosité, qu’elle ouvrait son regard et son écoute au-devant, que son cœur devenait plus perméable, qu’elle cherchait, tâtonnait, questionnait sans fin, car elle ignorait encore ce qu’elle aimait, et ne voulait pas s’aveugler. Qu’en attendant, elle frôlait parfois l’absurde, d’autres fois le réel, et quand surgissait des images, elle les jouait en musique. Tant de fois, elle se demandait, ce qui pouvait bien la pousser ainsi à écrire. Elle ne comprenait pas, elle n’était vraiment pas sûre de pouvoir un jour comprendre, le voulait-elle seulement ? Elle ne se serait jamais attendue – à écrire ça – qui ne lui ressemblait pas.

La forêt – 1950 – Bronze – 57 X 61 X 47,3 cm

Fondation Giacometti, Paris

5 | La cueillette avec Emilie

// TENIR //

sur un tapis de ronces / marcher /

se frotter aux épines / les écraser

sous ses semelles / la forêt /

pénétrer le roncier

de l’enfance / sa longue suite /

de l’âge adulte / à la vieillesse et à la mort / au passage / se frotter à la valeur de la création / de la vie

sociale de son époque aussi /

se frotter aux arbustes revêches sur talus bordés de fossés / se laisser

griffer / craindre de

tomber / s’interroger sur

les murs de sa vie / ça pourrait finir tragiquement / tomber et soi avec /

s’écraser / écraser

ici les orties /

là / glisser

ses doigts entre les mûres /

s’accroupir / se piquer / râler / poursuivre

sa tâche / malgré la cruauté des ronces et

des fils barbelés enfouis /

ici en saisir vaillamment

plusieurs à la fois / elle a mis

des gants / ils ne lui servent à rien / elle s’est couverte de pied en cap /

là-bas / elle attrape la star des mûres / plus épaisse / gorgée de sucre et de jus /

se sent en joie //

et / entre

le début et la fin de

la cueillette / ni avoir vu / ni avoir senti /

avoir même oublié le

passage

du temps / le crépuscule déjà /

si touchant /

cette récolte qui a enflé / cette force qui

s’est imposée / ces trois pots de mûres pleins à ras bord / et soi / et, la forêt encore

// DEBOUT //

Michel Ristroph, Atelier d’Alberto Giacometti, 1972, coll.Fondation Giacometti, Paris.
© Succession Giacometti (Fondation Giacometti, Paris et ADAGP, Paris)
© Michel Ristroph

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

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