# Chroniques # 04 | points de départ

1 | monde

Ne pas tenter le tout pour le tout : hors de question

Ne pas regarder la réalité en face : hors de question

Ne pas rêver plus loin : hors de question

Exigeonsle lointain dans le proche

Partons vers les mondes fragiles

Allons-y ensemble

2 | dans la file

Une longue file sur le quai.  Marée haute. Tout le monde espère embarquer et en attendant, chacun regarde le port écrasé par un soleil inhabituel. L’haleine de l’eau est chargée d’odeurs allant de la présence des algues à la décomposition des mollusques. Des bateaux de pêche sont à l’attache : prix du gasoil et nécessité de ménager les ressources. Une femme dans la file tient en laisse deux petits chiens dont elle parle pour meubler l’attente. Tous veulent se retrouver sur l’île, même envahie par les estivants en mal d’ailleurs. Les vedettes blanches font la navette tous les quarts d’heure. Elles portent des noms qui transportent déjà. La prochaine contourne l’estacade réouverte récemment : elle sera bientôt à quai. Pas d’impatience : le paysage marin fait diversion, chacun mesure la chance s’être là à l’heure où les flammes dévorent d’autres régions, d’autres pays. Au milieu de la file un homme maigre à faire peur attend comme les autres. Malgré le soleil, il est trop couvert. Vêtu de noir. Un marin qui n’en est pas un. Triste en corps bière. Pendant qu’une navette blanche se rapproche de l’embarcadère, une brume de mer se forme très vite et noie le paysage souriant. Personne ne l’a vue venir. Effacement généré par l’excès de chaleur ou par un événement inconnu. On frissonne dans la file d’attente : le changement n’était pas prévu par la météo. Un groupe de passagers embarque sur la vedette insulaire. L’homme maigre tousse. Il s’installe sur le pont avant. Court voyage. La brume dissout le phare visible encore il y a quelques secondes, et le sud-est de l’île dont on ne distingue plus la couronne d’arbres tutélaires et de plantes exotiques ayant résisté aux tempêtes. L’homme accoudé au bastingage griffonne quelques mots sur un carnet qui se délite. Moi j’entends là-haut chasser le nuage.  Temps de trajet court. La navette accoste sur l’île. Il se précipite et sort en courant avant tout le monde. La brume de mer l’entoure et l’absorbe.  On ne voit plus rien.

 3| deux hommes

Il n’a pas prévenu qu’il irait seul. Une envie de ne voir personne à part les musiciens déjà sur place pour affronter avec lui le public de la ville inconnue dont il confond le nom avec celui d’une autre : il vient d’un ailleurs qui n’a rien à voir, lesté de vieux volcans apparemment éteints dont il ne parvient jamais à s’éloigner trop longtemps même si sa passion l’a mené plusieurs fois dans les plus grands studios américains.  Il saute dans le premier taxi venu, donne vite fait l’adresse d’un vague hôtel pas trop loin de la salle de spectacle.

— Je vous connais, dit le jeune chauffeur.

— Ça m’étonnerait. C’est la première fois que je viens ici.

— Je vous ai vu à la télé. Vous étiez en colère.

Silence.

 Des feux clignotent près du fleuve que longe la voiture.

 — J’explose souvent. Les journalistes sont insupportables avec leurs questions.

 Silence. Le taxi se laisse doubler.

 — Si c’était moi, je jetterais ces gens-là dehors.

Silence.

—  C’est déjà arrivé.

 Silence.

 — Ici, ça ira, ils ne viendront pas. A part ceux du journal local.

 — Je m’en doute. Ma venue en banlieue n’intéresse personne.

Silence traversé par des messages inter-taxis

— C’est pas ça. C’est qu’ici ça part dans tous les sens, les problèmes des quartiers, tout le reste.

Silence. Un panneau indique la salle de spectacle. On ralentit.

— Mais vous aurez du monde. On se passe vite le mot ici.  

Silence.

 —  Je viendrai sûrement. Je me mettrai en pause.

Silence.

 — Ça réconforte.

Silence. Une grande masse noire avec trouées de lumière sur les flancs se rapproche.

 — On arrive. La salle est près du fleuve. Ils veulent la démolir pour faire un centre commercial.

Soupir.

 Le jeune chauffeur se gare dans l’ombre, près de l’entrée des artistes. Les camions du département scénographique de la ville sont là, on se prépare, ça entre et ça sort. L’homme aux trois initiales regarde pensif toute cette agitation dans laquelle il va se fondre. Le chauffeur descend du taxi, regarde lui aussi le spectacle des derniers préparatifs puis remonte dans son taxi après avoir serré la main de l’artiste.

— A ce soir.   

4 | Initiales 5

 Clip. Versant pelé, doré, traversé par l’encre d’une route sinueuse avec piquets de bois sur les côtés au premier plan. La masse d’une forêt grignote les pentes d’une montagne grise en arrière-plan. Bruit d’un moteur. On dirait les Vosges, tu sais, quand on est revenus ensemble sur ta terre d’enfance, et même que tu parlais des brimbelles au violet profond. Celles qu’on ne peut s’empêcher de cueillir. Déboule un petit camping-car qui s’éloigne vite en abordant docilement les virages. Un papillon jaune posé sur la fleur d’une touffe de chardons s’envole. La boule d’un hérisson qu’on aurait d’abord pu confondre avec la tête du chardon se déroule subitement sur un bloc de granit. Je me souviens des chardons bleus étoilés sur les dunes de nos retrouvailles. Plantes protégées.  Et nous émerveillés par leur gris-bleu-vert, apparenté à ta recherche.  Retour au camping-car vu de face. Ecran noir du pare-brise. Au lointain, passage d’un cycliste en blanc sur une route latérale. Dans l’habitacle, visage radieux d’une jeune femme. Profil. En gros plan. Au volant. De nouveau le camping-car vu de l’extérieur. Croise un troupeau de vaches, la plupart blanches sur un versant balayé par des traits de lumière. V’là la bouche de l’enfer /on en connait un rayon. Voix de l’homme nonchalant à l’arrière du véhicule, chapeau de paille couvrant provisoirement son visage et ça roule. Elle sourit, le hérisson quitte son promontoire et ça roule encore croix de bois croix de fer/ c’est le cri du papillon tu te souviens tu sais d’où ça vient — quand Jim énonce sa dernière volonté. Comment oublier le moment où le papillon s’est posé sur ta tombe. Retour à la route aux pointillés blancs. Sur les feuilles mortes peut-être des marcassins en pointillés eux aussi traversent l’image et elle si belle  sourit en conduisant ou conduit en souriant. Elle jubile, chante en même temps.  Nous c’était pareil avec Kate et Running up that hill, en route vers la mer. A l’arrière il déplie une carte comme on faisait avant le GPS. Délicieux accordéon de papier : on est un peu perdus mais pas tant que ça — on cherche à se rejoindre. Ce petit rien qui empire— elle exulte, les bêtes des bois filmées par un drone se multiplient en traversant le temps. Visage caché il rêve sa chanson papillon. Semble somnoler.Elle poursuit, écrit la route en pointillés, si sûre de ce qu’elle transporte, si sûre d’elle. Arrêt du camping-car. Arrêt sur image. Heureuse d’être arrivée à bon port. Elle prévient en frappant à la vitre du camping-car. Tu te souviens : si je m’enfuis, me chercheras-tu comme je t’ai cherché ? Elle n’hésite pas, court jusqu’au petit lac, se retourne vers l’homme aux trois initiales qui sort alangui ou narquois du camping-car. Les hérissons-chardons l’observent. L’ombre d’une question passe sur son visage c’est le cri de la terre elle se déshabille. La caméra suit ses jambes qui fendent l’eau du petit lac sombre. Elle vacille mais elle y est. Son buste est cerné par la forêt noire. Lui, imperturbable, bras croisés, appuyé sur l’arrière du camping-car, la regarde, reste au sec. Le hérisson  observe lui aussi la scène depuis son bloc de lave. Elle se plonge intégralement dans l’eau noire désirée. Je la suis. Le papillon jaune pâle quitte à son tour le bloc de lave. Quelques ondes en grisaille. Un sursaut. Elle disparait.  Ah  

5 | Opérations

Tenir l’instant une étoile filante dans la main. Ou une étoile de mer qu’on rend à son élément après l’avoir regardée.  Tenir une guitare et sentir battre son cœur contre l’instrument comme si c’était celui de l’instrument. S’accorder un instant. Extraire les résonances, tenir les graves, les aigus là où il faut. Chanter comme écrire ce qui s’ouvre au contact de l’appel, tellement reconnaissable à présent que la disparition opère et que malgré tout, vraiment malgré tout, on reste debout

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

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