#chroniques #04 | vous n’avez pas une autre question?

1 | DU MONDE
Pas question de prendre l’eau du feu
Pas question de couper le feu des mots
Pas question de ne pas se lever de bonne heure

2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL
Le bureau provisoire: la petite table ronde remontée du jardin installée au pied du lit devant la fenêtre au nord ouverte en grand; son plateau à lattes, recouvert d’un tissus bleu sombre qui a pris la poussière blanche des murs ; dessous le piétement de metal a rouillé. La chaise à dossier noir laqué, l’assise canevas ( il y en a quatre dans la chambre); les volets verts entrouverts sur la rue traversante. Il n’est plus six heures depuis longtemps, le temps a passé, là à écrire, a fabriqué une autre lumière, un contrejour moins ténu ; les draps du petit lit (c’est celui à une place, la chambre en a deux : « Ah tu dors dans le petit lit à présent  » ) trainent par terre; les deux taies dépareillés dans les bleus, l’une à fleurs l’autre à rayures avec des trous et quelques points de rouille de l’étendoir … La robe rose d’Avignon de ce temps du théâtre, de la folie des nuits, achetée au marché, de la soie, un cadeau de trente ans , ressortie du placard, jetée sur le grand lit gonflé de couvertures (à croire qu’il y a quelqu’un dessous qui se cache comme au jeu des enfants )… et puis il y a cette voix à bicyclette qui passe elle imite une sonnette…

« bonne journée bon courage » a dit la dame d’à côté qui a la maladie…

3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR
J’ai pensé que ça me donnerait du temps
Silence
Du moins un sursis
Quoi?
Cet éclat
Silence
Un éclat?
D’obus, oui
Silence
Ça saigne beaucoup la tête, ça impressionne
Silence
On m’a laissé descendre… il y avait un campement improvisé
Un hôpital?
(Je crois me souvenir qu’il sourit)
On peut dire ça comme ça
Silence.
(Il se passe une main sur le front)
(ce morceau , encore dans ma tête… là ou là, ça n’a plus d’importance, il dira.)
… une fois débarbouillé il a fallu se rendre à l’évidence, ce n’était rien
Silence
… une égratignure en regard des autres
Silence
Ça a duré des nuits à tenir
Silence
des corps

4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE
La chemise boutonnée jusqu’au dernier bouton; le cou maigre, la pomme saillante, autour la peau s’est fripée, les lobes longs —ce que les oreilles apportent au visage, un surcroit de présence au monde— ; on ne voit pas les dents quand il parle, on ne voit pas le trou noir de la bouche, ou à peine, — à plusieurs reprises tendre l’oreille— la maigreur jusque dans les yeux, la taie qui opacifie le regard; le visage et le buste calcifiés; le buste fiché sur la chaise, droit malgré la voussure des épaules : il devait être grand, très grand même. Les mains sur les genoux le soubresaut contenu des doigts; la boule des rotules, énorme, les jambes du pantalon, pantelantes à force d’être vides

Une chemise canadienne dans les ocres
Qui bouloche
palie, fanée, décolorée
Larynx
Eraillé
Cartilagineux
Parchemineux
Mal rasé
Le pourtour jauni des lèvres
Un peu de bave séchée à la commissure
Le cristalin durci
La scléreuses et l’iris fondue l’une à l’autre d’un blanc bleu
Des mains cloniques

Parler en se taisant | comment ne s’en tenir qu’aux faits | ou commence la fiction | qui si je criais m’entendrait | c’est quoi la nuance | quand je me colle au réel ça sonne faux | pourquoi je fais la même photo à Berlin et Tanger alors que je n’ai été ni à Berlin ni à Tanger | pourquoi c’est souvent comme derrière une vitre | pourquoi ça manque de vie | faut-il marquer les ombres | faut-il reprendre ce qui peine à s’écrire | comment conserver en effaçant

Tout était vrai et, tout, aussi faux; les noms se sont éventés, certains sont restés d’autres ont été inventés. Ce qu’on m’a raconté se conte sur les doigts de quelques mains : un rat, une hache, un trépied et un tableau de fleurs voilà ce que garder la légende

De l’Amérique je n’ai aucun souvenir, mon père en est parti à trois ans soit trente quatre ans avant ma naissance

5 | À VOUS LA CANTONADE !

Tenir tête au mur
Découper des couleurs
en savourer le jus
poser l’assiette
pour elle
bientôt debout

Tenir du plus petit la main,
Et le flux de ses mots
si tôt, debout

Tenir à se lever avec le jour
sans promesse
Se chausser de mots
et decsendre
debout

Tenir à – ou ne tenir qu’à –
l’aube longue –mourir, elle avait dit – debout
ne tenir qu’à un fil
de bave
à la merveille du jour qui lève
à la terre du chemin
au geste vers
Tenir sur une jambe avec ou sans cale
couché s’il le faut
mais debout

A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit tient son journal en images écrit et marche chaque jour A publié des nouvelles : Ils tombaient / Averses / couché on fait plus court édition UnJeudi

7 commentaires à propos de “#chroniques #04 | vous n’avez pas une autre question?”

  1. Pas question de prendre l’eau du feu : quelle acuité de l’actualité !
    c’est la belle surprise de la descritpion de ce lieu d’écriture aménagé la belle surprise qui aboutit sur une voix de sonnette de bicylclette
    le à la cantonade : très poétique : tenir à un fil de bave, à un geste le moment de suspension

  2. Je m’arrête après la lecture de ton texte et la beauté de ses mots. Ces corps et ce portrait d’homme et ce Tenir si poignant, à ton écriture, merci.

  3. Ce silence des corps qui pourtant en dit long. Beaucoup aimé ce dialogue avec un soldat frappé par un obus le portrait qui suit et les allers retours entre fiction et réalité. Merci!