#chroniques #04 | légère fatigue

1 | DU MONDE

Pas question de,
Pas question que,
Non, pas question.

Levez-vous, enfants rêveurs, levez-vous !

CHRYSALIDES DU TROISIÈME SOMMEIL, REGROUPEZ-VOUS ! *

* Antoine Volodine, Le port intérieur, 1996 (Les Éditions de Minuit)

2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL

les valises roulant le long du quai / dans le wagon, imbroglio de sièges réservés à plusieurs personnes / quatre personnes âgées vérifient leur billet et discutent un bon moment / un jeune garçon commence à pleurer parce que son père est placé loin de lui / changer de place / un homme avec des cannes, attristé de ne pas pouvoir s’asseoir à côté de sa fille (se rappeler les plis autour de sa bouche) / train fantôme dans les nuages qui tombent jusqu’à nous / changer une nouvelle fois de place / tout le paysage brouillé sous la pluie et la brume (comment écrire cette immensité ?) / alternance de longs tunnels et de fjords (se souvenir de leur couleur particulière à la fois noire, bleue et grise) / le jeune garçon lit à côté de son père qui tousse très fort / souvenir du vieux train entre HK et Guangzhou, aux sièges recouverts de housses, avec des manettes métalliques aux accoudoirs pour se tourner ou s’incliner / pourtant il n’est pas prévu que Tu voyages en train pour le moment / toute cette eau : brouillard, nuages, pluie, cascades, rivières, fjords / denses forêts de sapins / hautes collines et montagnes / à côté de son père, le garçon tousse aussi et joue maintenant à un jeu vidéo / les nuages s’échappent au-dessus des montagnes / un jour blanc comme l’hiver / une rivière torrentielle, ses remous d’écume, sa limpidité / un soleil imprévisible éclaire les feuillages, les eaux multiples miroitent / l’arrêt est plus long que prévu / personne ne monte / pas envie de changer une nouvelle fois de place / des enfants crient / un pan de montagne rocailleuse émerge des sapins / je me rappelle combien enfant j’aimais tester ma voix dans les aigus / le père aux cannes et sa fille mangent des sandwichs / sous le casque, Beethoven / rare paysage de montagnes de pierres avec de petites retenues d’eau, des chalets sombres aux toits végétalisés / une jeune fille blonde, cheveux relevés, la main appuyés sur sa joue (envie de peindre l’appui de ses doigts sur sa joue) / un bâtiment de gare en bois jaune safran avec des fenêtres rouges / la profusion des hauts arbres, bouleaux, sapins / gare de campagne / une femme hâlée, cheveux blancs en queue de cheval, pull vert clair, sac à dos, avance sur le quai (noter sa détermination) / des hauts sapins et des sapins jeunes, du vert foncé et du vert tendre / l’eau du grand lac scintille sous le soleil / des cabanes de bois rouge précipitées entre les arbres (se projeter d’autres vies dans des endroits entraperçus) / le reflet d’un bras sur la vitre / des troncs blancs tachetés de sombre entreposés en tas / d’épais nuages foncés s’étendent au-dessus d’un nouveau lac bordé de nouvelles montagnes / des camions jaunes surmontés de machines-outils stationnés sur des rails / des centaines de kilomètres de forêts et de lacs / l’écorce rousse des futs de pins éclairée par les soleil / soudain l’or d’un champ

3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR

Le téléphone pèse lourd dans la distance où la voix s’amenuise, ne trouve pas assez de souffle, ne sait pas, ne sait plus donner le change, donner de l’allant à la conversation, l’allant qu’insuffle habituellement la joie de nous retrouver et nous entendre et nous parler chaque semaine, ce moment précieux à près de mille kilomètres l’une de l’autre mais si proches, un instant ensemble. La voix assourdie, comme lasse, évoque vite son quotidien, ne s’attarde sur rien et s’échappe en questionnant, cherche à savoir comment se passe ma vie ici, ma vie nouvelle, mes pas hésitants dans la capitale, si loin de la côte, elle veut se nourrir de mon énergie, de mes histoires, et j’essaie d’emplir de vie l’espace sonore qui nous relie, de la faire rire de mes naïvetés de provinciale, de nouvelle salariée, mais je sens bien que la voix s’essouffle à jouer la connivence et l’amusement, qu’elle se force à sourire, que la voix douce, la voix si tendre a perdu de sa rondeur, c’est une sorte d’épuisement que je ne veux pas survoler alors je lui demande comment elle va, je dis que j’entends dans sa voix une sorte de lassitude, tellement inhabituelle – chez elle qui contre vents et marées, dans les épreuves des ans, reste toujours debout et dispense sa sérénité à qui l’entoure (cela je le pense mais ne le dis pas).

Ma chérie, ne t’inquiète pas… je suis peut-être un peu fatiguée aujourd’hui…
Elle s’arrête et se reprend;
Ce n’est rien, juste une légère fatigue.     

4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE

Mon projet K. est en stand-by, à peine quelques notes par ci par là. Difficile pour moi de concilier voyage, découvertes, atelier et K. Pas réussi ces deux dernières semaines à écrire pour mon chantier dans le cadre de l’atelier alors que l’idée de l’enrichir grâce aux propositions de l’atelier était l’optique dans laquelle j’ai rejoint cette nouvelle aventure d’été du Tiers Livre. J’ai toujours trouvé dans l’atelier des consignes thématiques et formelles pour stimuler mon chantier. Certaines propositions tombent vraiment à point nommé pour déployer ce que je suis en train d’écrire. D’autres peuvent faire naître des narrations, des situations totalement inattendues dans mon projet et c’est souvent quelque chose d’un peu miraculeux (merci François). Mais parfois ça ne fonctionne pas ou alors je force un peu (trop) pour faire entrer mon chantier dans les pistes qu’ouvrent les propositions. Il m’arrive aussi bien sûr de quitter temporairement l’univers de K. pour d’autres mondes, plus quotidiens, aération nécessaire, souvent très intéressante : je pense aux exercices d’attention à l’environnement extérieur, au réel. Certaines pistes m’amènent aussi parfois beaucoup plus loin, peut-être trop, dans l’imagination ou le passé, avec une implication imaginaire et émotionnelle parfois énorme, d’autant plus problématique (pour moi) que je suis lente et manque de souplesse mentale, qu’il m’est ensuite difficile de réintégrer assez rapidement un autre univers. Peut-être que d’autres rencontrent des difficultés de cet ordre. Il me faudrait- plus de recul, de perspicacité, avant de me lancer instinctivement et parfois trop vite sur certains chemins d’écriture.

5 | TENIR DEBOUT !

Tenir au souffle et à la joie
tenir à toi à toi et à toi
et à toi et à toi et à toi
et à toi et à toi et à toi
tenir à vous aussi
tenir au(x) vivant(s) et tenir aux morts
tenir au geste tenir à la musique
la musique des mots
et la musique sans mots
tenir aux arbres tenir aux feuilles
aux feuillages bruissants des peupliers
des bouleaux des robiniers des gingkos
des érables des chênes des tilleuls
des figuiers des oliviers
tenir au vent dans les feuillages
tenir aux feuilles cirées des magnolias
tenir aux lacs et tenir aux roseaux
tenir à l’été tenir aux oiseaux
tenir au chant à l’envol des oiseaux
des hérons des pies des moineaux
des merles des rouges-gorges des sternes
des hirondelles des martinets des cormorans
tenir aux insectes tenir aux fous-rires
tenir par la main tenir par la danse
tenir par la voix tenir mon ken
relier le centre tenir ensemble
tenir à l’amour tenir debout
tenir encore et encore debout

Cette semaine Écrire avec Clarice soulève souvenirs et émotions mais l’injonction Pas question passe difficilement dans ma gorge et sous mes doigts, ça se rebelle, (l’ai sans doute trop souvent entendu ce Pas question sur un ton d’autorité irritant), ça se cabre, on frôle le refus d’obstacle avant d’appeler les chrysalides de Volodine à la rescousse. De son côté, mon projet K. est en stand-by. Heureusement Émilie et Albane nous invitent à Tenir debout.

Photo mb

A propos de Muriel Boussarie

Je travaille sur un chantier d’écriture au long cours et j’espère avoir assez de souffle pour le mener à terme. L’intuition de ce projet a surgi ici, dans un atelier du Tiers Livre. Il était question de se perdre dans la ville. Comme je ne voulais pas suivre une piste trop autobiographique, j’ai délocalisé l’errance en la situant dans la ville de K., un avatar de Hong Kong qui m’avait tant fascinée. Alors un personnage, un homme, Tu, toujours interpellé, est immédiatement apparu dans une rue de K. où il s’était égaré. Malgré cette entrée en matière – très forte pour moi – je n’ai pas pensé au départ écrire une histoire, encore moins un livre. Mais je voulais écrire, rêver un univers, celui de K. Quelques textes ont ainsi vu le jour sur mon blog. Puis lors d’un nouvel atelier de François Bon, un fil d’histoire plus précis s’est ébauché : le départ de Tu et L. vers les îles pour fuir la dictature qui sévit à K. À ce moment-là s’est déclenché un grand désir de narration. Beaucoup de choses se sont précisées au fil de l’écriture, bien des personnages sont apparus… Et régulièrement j’utilise des consignes de l’atelier comme pistes pour développer mon récit.

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