.4 | mercredi 11h30
Cette semaine, les consignes bloquent mon écriture. Mercredi est arrivé, je n’ai traité qu’un point sur les cinq, le dernier. Et encore, je l’ai détourné. (…) C’est [dans l’écriture du réel] que je veux inscrire les semaines qui restent avant la reprise du grand merdier universel. Je suis revenu sur le Monet de Toussaint, cela ouvre vers un autre texte. Tout cela s’emmêle : l’atelier, la poursuite de Perceval, l’avancée sur L’opiniâtre. Tout cela est très embrouillé et j’ai besoin de cette noyade, j’ai besoin de ne plus penser à autre chose qu’à cette plongée en eaux vaseuses : écrire tout le temps, refuser toute autre sollicitation. Respirer au fond du terrier.
(Vendredi 15h : Très insatisfait des textes produits cette semaine ; impression de trop grand confort. Mise en danger = zéro. Pas bon.)
.2 | éveil
Le noyer est si immense que je l’aperçois de mon lit. Il forme une colline noire, légèrement écorchée, sur la masse du ciel. C’est derrière lui que se lève le soleil. Chaque matin, monte à l’assaut, transperce. Certaines nuits sont totalement noires. D’autres, il existe une indécision dans l’obscurité, comme quelque chose qui résiste, qui refuse de s’évanouir totalement. La découpe du noyer reste perceptible. Jusqu’à la première pâleur du ciel : on ne triche plus, la nuit s’achève. D’un gris profond à un gris sale, puis un bleu diffus. Les teintes de rose, d’orange, ne sont pas visibles de mon lit : c’est une clarté molle qui monte. Le soir, à l’inverse, les mêmes cimes s’embraseront de roux et d’or, de rouges sanglants. Pour l’heure, un premier oiseau lance l’alerte, surpris. Seul. Répète son cri. Une réponse, au loin, à peine audible, un autre cri solitaire répercuté en écho, retenu en partie par la frondaison des arbres. Ces sons que la forêt difracte pour perdre le promeneur. Le chant s’allonge, se fait disert, ose la phrase. Un second lui répond, puis un troisième. Une autre espèce, un autre dialogue qui se mêle au premier. Ils se rejoignent, se multiplient, deviennent indissociables, combien sont-ils ? Bientôt c’est tout le jardin, la haie, tout le bois alentours qui crie à perdre la tête. Vacarme de symphonie, salutation au soleil qui amorce l’ascension du noyer. Cela pourrait tout renverser, tout incendier. C’est une vague sonore qui court sur la terre en annonçant la clarté. Un coup de vent fait bruire les rameaux. L’un après l’autre, les phrases se suspendent, on se met en chasse, on se met en quête, il n’est plus temps d’enchanter. Le silence revient. Les plumes lissent l’air, c’est une autre musique qui se déploie. Le soleil est plus haut que la cime du noyer. Au loin, isolée, la buse commence à crier dans la chaleur qui monte.
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SUIS debout en bordure
du pré attentif un peu (é)
teint sous mon chapeau empaillé
friandise bovidée
avant de reprendre la route
SUIS le cul sur
le banc bricolé délavé
poutre sur les billots
sur les rotules et les fesses
en déroute
SUIS des yeux
sous le pas du cheval
la poussière d’or qui poursuit
sa route
.3 | … la santé
— Çava.
— Et depuis longtemps, tu travailles là ? Enfin, tu travailles… On peut appeler ça un travail, oui ?. Ça consiste en quoi ? Utiliser ta zapette, là… Comment ça se passe ? On te fait une liste, tu vas chercher ce qu’il y a sur la liste, va chercher, tu vérifies bien ce qu’il y a sur la liste… Tu vérifies, quand même ? Tu ne fais pas n’importe quoi, hein, comme ça te passe, comme ça vient, comme ça t’arrange, quoi, trois carottes à la place d’un citron, comme tu trouves, comme ça t’arrange, tu vérifies ? Parce que des fois, avec vous… Et c’est un travail, ça ? Tu es payé pour ça ? Ah ! Si j’avais reçu de l’argent chaque fois que j’ai fait les courses…
— E…
— C’est pas un travail, mais bon, tu as trouvé ça pour l’été, pour t’occuper, on te donne trois sous, c’est déjà bien, vous les jeunes, vous ne voulez pas travailler. Si tu voyais ton copain Guillaume. Guillaume, il ne fout rien de la journée. Travailler, il pourrait, il a l’âge. Mais non. Y’a pas. Rien à faire. Veut pas bouger. Mais bon toi, encore, tu travailles. Enfin, tu fais quelque chose. Et ça va. Ça te plaît ?
— Ben…
— Ça se passe bien ? Quand même… Ça se passe bien ?
— Çava.
— Important. C’est important, le travail. Vous les jeunes, bous ne voulez plus travailler. Tu verrais Guillaume. Ton copain Guillaume. En tout cas tu as bonne mine. Ça va, ça te plaît ? Tu n’as pas l’air fatigué. Hein ? Tu n’en fais pas trop. Vous n’avez plus le goût de l’effort, les jeunes. Combien de temps tu travailles ? Pas longtemps, c’est du petit boulot, tu es en forme. À quelle heure tu te lèves ? Tu commences à 10 h ?
— 6.
— Vous ne savez pas vous lever. Tu n’as pas l’air fatigué.
— Çava.
— Tu travailles toute la journée ? À quelle heure tu te couches ?
— Le matin.
— Oui, mais tu te couches à quelle heure ? Vous ne savez pas vous coucher. Guillaume pareil. Faut pas se coucher trop tard quand c’est le matin. Seize ans, il a l’âge, pourtant. Moi, j’ai travaillé toute ma vie. Toute ma vie, travaillé. De mon temps, pas question de rester sur un canapé. Et tu vas prendre un travail ?
— Après ?
— Un autre travail. Si tu fais les courses le matin, l’après-midi tu pourrais travailler. Vous les jeunes, vous ne voulez plus travailler. Ça te plaît, oui ? Ils sont contents de toi, oui ? C’est important. Ils vont te garder ? Tu as trouvé une bonne place, ils vont te donner du travail. C’est bien. C’est déjà quelque chose. Ça te laisse le temps de prendre un travail. Ils te gardent ?
— J’ai les études, hein…
— Si tu as une bonne place. Faut pas la lâcher. Les études, c’est bien gentil, mais si tu as un travail.
— J’y retourne.
— Ben attends un peu. On peut parler un peu, quand même. Tu as bien cinq minutes, tu ne vas pas me dire. Moi, faire les courses, je le fais en parlant, non ? Vous les jeunes, vous n’avez pas de respect. Guillaume… Toute la journée à ne rien foutre, pardonne l’expression, et alors pour lui tirer trois phrases… Tu peux parler cinq minutes. Pas Dieu possible, ça. On n’existe pas. Une fois à la retraite, on disparaît. Une fois à la retraite, on devient invisibles. Va les faire, tes courses. On n’a même plus droit à un minimum de respect. Invisibles, et vous… Vous ? Vous ne foutez rien.
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PAS QUESTION DE SE LAISSER DÉVORER PAR QUI PASSE LE TEMPS
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